« Sukkwan Island » de David Vann : « Survivre au rêve de son père » (prix Médicis étranger 2010)

Encore inconnu jusqu’alors et succès inattendu de l’année 2010, couronné du prix Médicis étranger, traduit dans 45 pays, le premier roman de l’américain David Vann fait figure de « miraculé » de l’édition. Après avoir mis 10 ans à écrire son roman (tiré d’une nouvelle) et encore 10 ans pour le publier, d’abord de façon inaperçue aux Etats-Unis avant d’être mis en lumière lors de sa traduction française sous l’impulsion des éditions Gallmeister spécialisée dans les romans des grands espaces américains, dits de « nature writing ». Dans la lignée de ces auteurs (avec pour chef de file un Jim Harrisson) qui font de la nature (hostile et grandiose) un personnage à part entière, mais également un miroir psychique des héros, David Vann a été salué pour son « anti-robinsonnade » où les aventuriers, un père et son jeune fils exilés dans une île sauvage de l’Alaska, vont se trouver peu à peu aux prises avec un véritable enfer mental. Comparé à « La route » de Mc Carthy, « Into the wilde » ou encore Hemingway, le texte sur l’impossible fuite de ses responsabilités a ainsi été salué comme un « huis clos mortel et envoûtant » à « la noirceur magnifique et angoissante », au « crescendo venimeux » ou encore de « cauchemar épais et angoissant »… :

Que faire lorsque le Bonheur a disparu ? On peut se raconter des histoires, et Sukkwan Island commence ainsi : par une sorte de conte étiologique, qui expliquerait la forme ronde de la Terre. Métaphore de la perfection, précédant ce qui est « trop compliqué à raconter » : « Quelque part, il y a eu un mélange de culpabilité, de divorce, d’argent, d’impôts, et tout est parti en vrille. » On peut aussi essayer de le retrouver, le Bonheur, mais, dans ce cas, il faut avoir changé de visage, afin qu’Il ne nous reconnaisse pas et ne décide, une nouvelle fois, de nous fuir.

Pour revivre l’âge d’or, rien de mieux que de se retrouver au cœur de la nature, à l’écart d’une civilisation corruptrice des plaisirs. Jim plaque son cabinet de dentiste et décide de passer une année avec son fils de 13 ans, prénommé Roy, sur une île perdue : « L’île où ils s’installaient, Sukkwan Island, s’étirait sur plusieurs kilomètres derrière eux, mais c’étaient des kilomètres d’épaisse forêt vierge, sans route ni sentier, où fougères, sapins, épicéas, cèdres, champignons, fleurs des champs, mousse et bois pourrissant abritaient quantité d’ours, d’élans, de cerfs, de mouflons de Dall, de chèvres de montagne et de gloutons ».
L’idéal, selon lui, pour renouer avec son fils, et avec un passé heureux, puisque cette île semble être un double de Ketchikan, petite ville, quoique plus sauvage et plus effrayante, où Roy avait vécu jusqu’à l’âge de 5 ans, avant le divorce.

Les premiers instants sur cette île, Roy les vit comme « féériques »… jusqu’au moment où il se rend aux toilettes : « Ca sentait la vieille merde, le vieux bois, la moisissure, la vieille pisse et la fumée. L’endroit était sale, miteux et des toiles d’araignées en infestaient les coins ». Enfin, ce n’est peut-être pas tout à fait ça : Roy a très vite perdu le sourire pour laisser place aux inquiétudes. Il n’a pas l’âme d’un aventurier, penserez-vous, en songeant au film Into the Wild. Vous auriez un peu raison à l’entendre dire qu’ils « étaient terriblement mal préparés », mais vous seriez un peu trop indulgent avec Jim, le père, qui souhaite créer une complicité avec un génial amateurisme. Roy pense que son père est un doux rêveur et que « les prédictions de son père se sont souvent révélées fausses ». Gagner la confiance de Roy n’est pas gagné, avoir le sentiment que tout va bien se passer sur cette île ne va pas de soi non plus.

— « T’as une idée ? demanda son père.
— Tu ne sais pas comment on fait ?
— C’est pour ça que je te pose la question »
.

Un roman centré sur la figure du père. C’est lui qui trompe sa femme, fréquente des prostituées, est incapable d’agir en homme, en père responsable. Aussi, assez tôt dans le roman, Jim nous apprend qu’il « commence déjà à perdre la boule ». La nuit, il pleure. Roy l’entend. Son père lui pose cette grande question : « Tu crois que je suis un monstre ? ». Un instant, on peut même croire qu’il va le tuer, par erreur, par dépit, par peur. Le père devient parfois pervers et abject, lorsqu’il minimise les peurs ou les difficultés de son fils, lorsqu’il le nie : « Ce n’est pas un endroit pour les bébés, ici ».

Se perdre dans la neige, ne pas avoir de radio, ne pas savoir construire une cache à nourriture, autant d’épreuves classiques d’un roman d’aventures avec pour cadre la nature sauvage d’Alaska. Mais quand surgit un drame, on bascule dans une autre sorte de récit. Ce drame est-il vraiment un hasard ? On peut presque croire à une manigance du père afin de coincer son fils et le rendre à sa merci. Est-ce dû à sa bêtise ? Possible. Les questions fusent sur ce père décidément complexe.

Sur cette île, on est en danger. L’intelligence de David Vann est d’ailleurs de nous faire pressentir, dès le début en fait, qu’une tragédie se prépare. Roy a « l’impression qu’il était seulement en train d’essayer de survivre au rêve de son père » quand le lecteur lit que le désespoir est collé au corps de Jim et que le fils de Jim, Roy, fait partie de ce désespoir.

Le roman Sukkwan Island est une narration découpée en deux parties ; comme pour symboliser la rupture et l’incompréhension entre le père et son fils. On ne dévoilera pas cette seconde partie qui fait sans aucun doute le succès de ce roman.
L’écriture de David Vann, simple, courte, réaliste, est très efficace pour dire la rugosité de leurs conditions de vie en même temps que les difficiles retrouvailles d’un père et de son fils. Se rater, ne pas réussir à adhérer à l’autre : voici le cœur de ce récit de David Vann, en partie autobiographique, puisqu’il est inspiré de sa propre relation à son père. Dans cette Nature, tout est propice au tragique et Jim apparaît comme un jouet, un personnage sans courage et sans volonté. Un personnage à contre-temps. Et contrairement à cette figure paternelle, le roman, vu son succès, arrive, lui, apparemment à point nommé pour parler aux consciences et aux cœurs. Porté par la misère affective du père, de l’inanité de sa vie de couple, il nous rappelle avec justesse la dette que nous lègue nos parents et que nous devons solder pour exister. Sukkwan island fait partie de ces romans où se dit le tragique de nos existences, perclus de trous noirs, mais grâce auxquels on peut avoir l’intelligence de découvrir, une nouvelle fois, la joie d’une relation saine à l’autre. [Gwenaël Jeannin]

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A noter que l’auteur a publié aux éditions HarperCollins le 18 janvier 2011 son premier roman à proprement parler : Caribou Island. Une nouveau drame insulaire, commencé par David Vann il y a dix ans et qui puise également dans son histoire personnelle. « Je voulais écrire ce livre depuis vingt ans a-t-il expliqué. Les tragédies de deux familles sont au centre du livre. L’histoire du meurtre/suicide de mes beaux-parents est en particulier une histoire que je voulais raconter. Mais cela est arrivé en Californie, et je l’ai transposé en Alaska, à Caribou Island sur le lac Shilak, dans la péninsule de Kenai. J’ai commencé le livre il y a treize ans, juste après Legend of a suicide, mais j’ai dû m’arrêter, car j’étais alors trop jeune pour comprendre comment construire “l’arc” narratif d’un roman. L’an dernier, à 42 ans, j’ai soudain découvert une nouvelle façon de commencer l’histoire. Je me suis alors mis à mon bureau, me suis mis à écrire, et les scènes sont venues toutes seules ». Le livre paraîtra en France aux éditions Gallmeister à la rentrée de septembre 2011.

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