Ecrire à la main vs. ordinateur permet-il de libérer la créativité ?

Ecrivez-vous plutôt à la main à l’ancienne, griffonnant fièvreusement cahiers et pages volantes ou êtes-vous un technophile convaincu accro à son écran et clavier d’ordi ou… de téléphone (comme le confiait par exemple Lauren Oliver auteur de romans young adult qui a écrit sur son Blackberry ainsi son premier succès -Before I fall- lors des trajets de métro à son travail de l’époque) ? Il semblerait que le choix du médium influence la création comme le revendiquent certains auteurs:

L’écriture manuscrite aurait par exemple certaines vertus qui ont pu être étudiées par les chercheurs. Denis Alamargot, professeur de psychologie cognitive à l’Université de Paris-Est Créteil expliquait par exemple que « lorsque l’on trace soi-même les lettres, on est acteur de la production du mot et cela renforce la mémorisation saisir ses textes en les tapant reste un acte extrêmement monotone, qui fait appel à un geste répétitif et identique. L’écriture manuscrite, parce que ses sensations tactiles sont nombreuses et variées, crée un neurocircuit entre la main et le cerveau. » Écrire à la main oblige à faire preuve d’un engagement cognitif en somme et aide à s’approprier l’information. Céline Combes, maître de conférence en psychologie du développement au laboratoire de psychologie des Pays de la Loire à l’Université d’Angers, ajoute qu' »en écrivant, on réalise des associations, » (BFM TV). La motricité sensorielle (en particulier l’aspect tactile, les mains et les doigts étant utilisés pour explorer son environnement, le corps humain étant conçu pour interagir avec les objets physiques) apparaît en effet jouer un rôle essentiel dans l’acquisition de connaissance et le traitement des informations. La main qui trace les lettres, serait ainsi le meilleur chemin entre la pensée et les mots écrits (Cerveau & Psycho n° 71, septembre-octobre 2015).

La qualité rédactionnelle serait ainsi impactée comme le démontre des chercheurs britanniques ayant observé auprès d’élèves de CM1 et CM2 que leurs textes écrits à la main étaient supérieurs littérairement parlant (en terme de « qualités de composition ») à ceux produits sur clavier. « Les textes au clavier présentaient jusqu’à deux ans de retard de développement par rapport aux scripts manuscrits« , conclut l’étude (Br J Educ Psychol. 2007 Jun;77(Pt 2):479-92, Vincent Connelly , Deborah Gee, Elinor Walsh). De même, Virginia Berninger, professeur à l’Université de Washington, a constaté que les élèves, jusqu’en sixième, écrivaient plus de mots, plus rapidement et exprimaient plus d’idées de façon manuscrite. L’écriture cursive est particulièrement recommandée par les pédagogues pour sa capacité à stimuler plus profondément le cerveau et améliorer plus finement sa dextérité motrice sur les combinaisons verbales donc in fine la créativité par une plus grande génération d’idées (article du Washington Post, 2016).

Dans cette lignée, l’écrivain Philippe Vilain soutient également qu’elle jouerait aussi sur la façon d’écrire d’un auteur, lui qui ne jure que par le papier pour créer comme il le confiait dans l’un de ses posts Instagram d’avril 2021 (car oui s’il reste fidèle au papier il n’en est pas moins connecté aux réseaux sociaux !) :

« Chaque fois, des centaines de feuillets, de notes, pour écrire un roman. Desquels je conserve très peu. Nécessité d’en passer par le travail physique du stylo et de la graphie, de m’essayer et de brouillonner sur des feuilles, toutes les feuilles que je trouve sous la main. Besoin de la lenteur pour ajuster les mots. La rature est mon cheminement nécessaire vers la justesse. Certains écrivent « à la page », moi j’écris « au mot ». Des scientifiques ont montré qu’un même auteur n’écrirait pas le même texte suivant qu’il écrit ce texte stylo en main ou sur ordinateur : il ne penserait pas l’écriture et ne raconterait pas l’histoire de la même façon, activant des zones différentes du cerveau. Il me plaît de penser que j’aurais écrit d’autres textes en procédant par un autre moyen, en écrivant directement sur ordinateur. »

Michel Houellebecq confiait aussi écrire à la main mais devoir rapidement dactylographier sa prose qu’il a lui-même du mal à relire. Ensuite il imprime et partant de là ré-écrit à la main par dessus pour corriger et continuer à écrire (Conférence de Michel Houellebecq à l’Institut français de Ljubljana, en Slovénie, du 27 mars 2014, animée par Stojan Pelko). Dans une interview aux Inrocks de 2010 à l’occasion de la sortie de La carte et le territoire, il expliquait aussi écrire « par ramifications, sur plusieurs blocs, à la main. Certains blocs contiennent des ajouts pour compléter les chapitres du livre. Parfois, il faut bouger des éléments pour que la construction tienne, rajouter de petits paragraphes temporels. »

Philippe Grainville, qui utilise l’un ou l’autre, reprochait à l’écran d’instaurer « une distance, un filtre aseptique, duquel le naturel ne peut jaillir. » En revanche, il apprécie sa fonction de façonnage et d’assemblage du texte : «Un texte sur l’écran, on l’attaque. Il y a toujours possibilité de revenir.  Modifier la structure du roman , inverser les paragraphes, replacer ou supprimer. C’est un jeu, une pièce de musique à orchestrer...».

Pour Daniel Picouly, l’écriture informatique oblige à la synthèse et à l’essentiel en coupant et resserrant toujours le texte tandis que l’écriture manuelle serait source de « subjectivité et d’’auto-contemplation, » par son côté plus chaotique.


Pour Philippe Djian au revanche, c’est toujours à la machine et il n’a jamais écrit à la main : « Je n’ai pas de distance quand j’écris à la main. Aujourd’hui, j’écris sur ordinateur. Avec une police de caractères bien particulière : New York, évidemment ! Si vous me mettez de l’Helvetica, je suis incapable d’écrire. Vous voyez, jadis je me moquais d’Angelo Rinaldi qui taillait ses crayons, mais c’est du même ordre. On a tous nos petites manies… »

La fidélité au papier est aussi partagée par l’écrivain anglais John Irving qui écrit ses « premiers jets dans des cahiers de tout genre, toujours d’un seul côté de la double page afin de pouvoir mettre des mots ou des encarts sur la page vierge qui est en vis-à-vis. » S’il débute un nouveau chapitre alors qu’un autre est toujours en cours, il tourne tout simplement le cahier et commence à écrire sur l’autre côté. Il utilise des cahiers ou des carnets vierges et parfois le verso de vieux jeux d’épreuves afin de préserver l’environnement. Pourquoi sa préférence du papier ? « Je préfère écrire à la main car je suis trop rapide au clavier : avec la machine à écrire ou l’ordinateur portable je vais trop vite pour les premiers jets, beaucoup plus vite que je ne le veux vraiment, et, surtout beaucoup plus vite qu’il ne le faut pour écrire quelque chose de vraiment bon. Écrire à la main me force à ralentir. Et cela permet de contrôler le style.  » Il n’utilise la machine ou l’ordinateur que lors de la correction de son manuscrit : « là, je ne redoute plus d’aller trop vite car je connais l’histoire, je connais chaque passage et je les peaufine » (itw L’Express 2011).

Claire Castillon (plus jeune, la génération jouant aussi sûrement sur les préférences) en revanche privilégie l’ordinateur « parce que c’est plus facile à corriger et qu’on ne voit pas sa propre écriture » et qu’enfin cela est « également plus facile de modifier le texte » (questionnaire dans le cadre d’une rencontre scolaire à l’école publique de Quilly). Sa police de caractère favorite reste le classique « Times New Roman » : « Je m’y suis habituée et je n’en changerais pour aucun autre. J’ai d’ailleurs essayé l’Arial, mais je le trouvais trop moderne, trop froid. En fait, ce que j’aime dans ce caractère, c’est son côté aristocratique, avec ses élégants empattements. Et puis, lorsque l’on traduit le nom de cette typo, ça donne en franglais l’heure du nouveau roman. C’est drôle pour un écrivain. » (itw L’Express, 2007)

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