"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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La misogynie intériorisée par les femmes

La force culturelle de la misogynie a eu pour conséquence de se trouver non pas seulement une expression masculine, mais une pensée partagée par les femmes. Celles-ci se sont trouvées persuadées de l’existence d’un ordre naturel en leur défaveur, assumant une perception péjorative de leur propre sexe. Il n’est pas rare de voir des femmes qui ont intériorisé ou internalisée l’anima masculin et donnent raison à la misogynie masculine, l’intégrant consciemment ou non dans une misogynie féminine (ce que Bourdieu nommait la « violence symbolique »).

La littérature offre des témoignages de femmes qui font preuve, sous forme d’aveu ou d’introspection, d’autodénigrement et d’autodépréciation. Cette attitude est assez fréquente chez les femmes de lettres. Il n’est pas rare d’en voir certaines afficher dans leurs textes une conscience lucide mais fallacieuse d’une nature féminine qui serait inférieure et vicieuse. A titre d’exemple, Sophie Cottin dans son roman « Malavina » de 1800 reprend et surtout accrédite les présupposés culturels à l’égard de l’infériorité féminine au niveau intellectuel comme lorsqu’elle écrit « les femmes n’ayant ni profondeur dans leurs aperçus, ni suite dans leurs idées, ne peuvent avoir de génie ». Autre illustration sous la plume de George Sand, dans Histoire de ma vie (1855) : « je n’étais donc pas tout à fait une femme comme celle que censurent les moralistes (…) et pourtant j’étais bien une femme comme toutes les autres, souffreteuse, nerveuse, dominée par l’imagination, puérilement accessible aux attendrissements et aux inquiétudes de la maternité (…). Que la femme soit différente de l’homme, que le coeur et l’esprit aient un sexe, je n’en doute pas. » Les deux femmes de lettres convergent, on le voit, dans la traditionnelle misogynie masculine, celle relevant du registre médico-philosophique. La misogynie procède ici d’une intériorisation des présupposés scientifiques concernant lres limites ataviques de leur sexe, une introjection qui aboutit à une détestation sans doute inconsciente de soi ou de son propre sexe, mais sans pour autant impliquer de l’être nécessairement dans les faits.

Ce mépris envers les femmes peut parfois épouser une autre forme et user du traditionnel registre littéraire de la satire. Les hommes n’ont pas été les seuls à s’opposer à la conquête intellectuelle des femmes. Les femmes leur ont aussi montré beaucoup d’hostilité et n’ont pas toujours fait preuve de solidarité féminine ; elles ont même parfois été très cruelles envers les femmes qui prétendaient conquérir une intellectualité. C’est le constat laissé par plusieurs femmes de lettres du passé. L’une d’elles, Madeleine de Puisieux, connue au siècle des Lumières pour une dizaine d’ouvrages de morale, rapporte dans l’un de ses textes que ses livres, au lieu de lui attirer la considération du public, n’avaient su qu’attiser « la haine de son sexe ». Elle raconte avoir vu plusieurs fois des femmes « faire la grimance » à des femmes qui affichaient des prétentions intellectuelles car c’était « un crime à leurs yeux que de savoir écrire, et encore plus de publier » (dans « Réflexions et avis sur les ridicules à la mode, Paris, Brunet, 1761, p. 299-300). C’est aussi ce que rapporte la poétesse Fanny de Beauharnais. Celle-ci connut plusieurs fois le désagrément de les entendre médire sur son compte et alléguer qu’elle n’était point la mère de ses poésies. Les femmes ont en effet entonné le discours convenu des hommes et répété les clichés usuels attachés au titre de femme savante ou lettrée.

La grande physicienne du siècle des Lumières eut à en subir les frais. Mme du Deffand a laissé de celle qui fut pourtant sa cousine – Emilie du Châtelet – un portrait posthume monstrueux qui témoigne à souhait du regard méprisant de l’opinion féminine à l’égard des ambitions intellectuelles chez une femme qu’elle accuse notamment de « vouloir paraître au-dessus des autres femmes » (la jalousie souvent associée au réflexe de misogynie intériorisée apparaît clairement ici dans ce cas de figure, ndlr).

La naissance et le développement de la psychanalyse, dans le premiers tiers du XXe siècle, ne pouvaient contourner la question du masculin et du féminin. Or, loin de provoquer une révolution dans ce domaine, les études psychanalytiques entérinèrent les conceptions qui étaient dans l’air du temps, leur apportant même des cautions supplémentaires, comme l’avaient fait les médecins du XVIIIe siècle. Imprégnées de la misogynie freudienne, les femmes de l’école viennoise de pyschanalyse ne se départirent pas d’un regard dévalorisant sur leur propre sexe, perpétuant cette automisogynie. Ainsi Marie Bonaparte, Jeanne Lampl-de Groot et Hélène Deutsch validèrent le constat psychanalytique de la femme passive ; et même celui de la femme masochiste dans le cas d’Hélène Deutsch (1884-1982). Même si l’école anglaise, celle d’Ernest Jones (à partir de 1910), de Karen Horney et de Mélanie Klein (à partir de 1925), réagit à cela et s’opposa à Anna Freud en inventant un pendant au complexe d’Oedipe avec le complexe d’Electre, celle-ci n’abandonna pas pour autant la notion « d’envie du pénis », celle-là même qui ancrait la psychanalyse freudienne dans une misogynie originelle. Sur ce point, l’école anglaise ne se démarqua donc que partiellement de la viennoise, achoppant sur l’élimination des principes misogynes. Tout au plus les deux écoles se distinguèrent-elles, en fin de compte, par la désignation des fondements de la société phallocratique : la nature pour l’école viennoise, les facteurs culturels pour l’école anglaise (Claude Alzon, Femme mythifiée, femme mystifiée). Cela rejoint une interrogation fondamentale sur la misogynie : ses origines sont-elles à trouver dans une disposition masculine liée à la nature ou à la culture ? Dans un inné psychologique ou dans un acquis social ? Le mépris envers les femmes serait-il chez les hommes aussi « instinctif » que le désir ? Il est peut-être vain de vouloir poser la question dans les termes d’une alternative : sans exclusive, les deux causes peuvent fort bien se combiner et se conforter, faisant de la misogynie un composé complexe, un héritage mental refaçonné, refortifié sans cesse au gré des évolutions culturelles et sociales. Et pas seulement une production culturelle des sociétés ? Si celle-ci est avérée, c’est toujours l’explication par la nature qui pose problème. Et si l’on avance que mépriser ce que l’on est désire est une contradiction bien humaine, dont tendent autant compte la littérature que la psychanalyse, le ressort de la misogynie ne serait-il pas, outre la peur de l’autre, le mépris du désir lui-même, celui de l’homme et, plus encore, celui de la femme ?

La misogynie semble donc obéir à des processus psychologiques différents selon le sexe. Pour les hommes, elle semblerait procéder d’un mécanisme de projection, pour les femmes d’un processus d’introjection. La misogynie féminine serait un mépris de soi, tandis que la masculine serait un mépris de l’autre. L’une et l’autre peuvent sans doute s’expliquer par différents facteurs. Celle des femmes pourrait procéder d’une jalousie à l’égard de celles qui les dominent (ou les dominaient) intellectuellement et serait donc dans ce cadre une stratégie de défense et de protection contre celles qui leur feraient (ou auraient pu leur faire) ombrage. Quant à la misogynie masculine, sans doute pourrait-elle également provenir d’une jalousie à l’égard des réussites féminines couplées à une peur d’un affaiblissement, sinon d’une dépossession de sa force intellectuelle considérée comme identitaire de sa masculinité. Cette peur pourrait aussi être une féminisation des sanctuaires de la connaissance, d’une entrée féminine dans la compétition intellectuelle ressentie comme castratrice et potentiellement destructrice de la division sociale et patriarcale en rôles sexués.

Extrait de l’Histoire de la misogynie

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