"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Glamorama » de Bret Easton Ellis : « Cette époque n’est pas faite pour les innocents »

Avec Glamorama, Bret Easton Ellis rédige le pendant d’American Psycho et de ses ouvrages précédents : Moins que zéro, Les lois de l’attraction… Toutes les castes privilégiées de la société américaine y passent: étudiants, enfants du showbiz, yuppies, mannequins, acteurs et célébrités. Je rapproche préférentiellement Glamorama d’American Psycho pour la simple raison que l’auteur l’a voulu ainsi. En fait Glamorama montre le côté des frères des yuppies, ceux qui ont choisi le mannequinat plutôt que la finance. Ceux qui ont glandé à Camden à fumer des pétards pendant que leurs frères prenaient des amphètes à Harvard.


On découvre ainsi que Victor Ward, le héros de Glamorama a connu un certain Sean Bateman à Camden, lequel n’est autre que le frère de Patrick Bateman le psycho. Or, bien que Sean soit plutôt absent de Glamorama, et peu présent dans American Psycho, il constitue le lien entre les deux œuvres qui nous révèle toute la démarche de l’auteur. Car dans un livre, rien n’est écrit au hasard, Sean Bateman ne passe pas dans Glamorama pour y jouer le simple rôle d’une allusion pour lecteur bien informé. Il livre en fait au lecteur averti tout le génie de Bret Easton Ellis. Un génie psychotique.

Impossible de ne pas se questionner sur la démarche de l’écrivain qui écrit un livre comme American Psycho. BEE a en fait répondu à une avance de son éditeur qui lui offrait environ 150k$ pour un roman. L’éditeur a abandonné son avance et choisi de ne pas publier ! Le bouquin fut un best seller chez la concurrence. Comment peut-on écrire une telle quantité de détails morbides dans la perversion ? Où est le fantasme et où est le roman ? BEE est-il un ignoble sadomasochiste, que déteste-t-il pour écrire un truc pareil. Peu importe. Ecrire American Psycho relève d’un sang froid absolu, d’un détachement de son personnage, d’une concentration totale sur l’écriture (je n’ai malheureusement pas lu la VO, décidément, il faudra que je m’y mette !).

Dans quelle mesure est-il acceptable d’exprimer sa frustration ? Le résultat est frappant : l’insoutenable devient, ne devient appréhensible, que lorsque le personnage réalise la schizophrénie que l’abus de drogues provoque en lui. Le lecteur peut alors choisir de voir ce qui lui semble logiquement acceptable parmi les événements antérieurs à ce tournant du livre. De même que le tout Manhattan, collègues traders comme agents immobiliers, juge de ce qui est acceptable ou réaliste dans Manhattan. Autrement dit, dans quelle mesure est-il acceptable d’exprimer sa frustration ? Dans sa culture physique, son habillement, ses accessoires, la décoration de son appartement, la toile du peintre à la mode (posée à l’envers), une station de ski, du jus d’airelle, le resto inaccessible, la couleur et la police de sa carte de visite, la passion pour l’éviscération et la fellation orbitale de prostituées ou encore le démembrement d’animaux de compagnie. Et que faire lorsque les points de vue empêchent les témoignages de se recouper au point de nous priver de la reconnaissance sociale de nos actes les plus insolites (qui se distinguent de ce qui passe pour communément acceptable ou inaperçu).

Donc après ce traitement brillant de l’aspect yuppie du point de vue de la frustration et l’importance de l’exutoire, Bret Easton Ellis achève (ou poursuit) sa démonstration dans Glamorama. Ce livre montre en effet une fois de plus l’importance donnée au «point de vue». Point de vue bien sûr biaisé par la schizophrénie et la paranoïa du protagoniste. Dans Glamorama, la superficialité des relations entre les personnages demeure inchangée. Les gens sont ici ceux qui ouvrent les boîtes de nuit destinées à recevoir les yuppies mais avant tout les stars que les yuppies veulent y voir. Très vite, on ne sait plus pourquoi on baise avec elle plutôt qu’une autre, quand était-on en couverture de YouthQuake ou au défilé d’ Hugo Boss….Abus d’alcool, de drogues et Victor Ward, à l’instar de Patrick Bateman, sombre dans la schizophrénie et entraîne le lecteur dans une totale confusion. Quoi de plus normal lorsque votre travail d’acteur ou mannequin fait de vous régulièrement quelqu’un d’autre.

Que se passe-t-il lorsque vous vous rendez compte que ce que vous venez de faire n’a pas été précédemment écrit par quelqu’un, ou que vous vous couchez en lisant et répétant mot à mot ce que vous devrez dire et faire le lendemain. Que devient-on lorsque votre image sociale, celle des journaux, ne cherche qu’à trouver en vous le reflet des personnages que l’on vous fait jouer. Vos proches vous connaissent finalement davantage par la presse et par agents ou téléphones interposés.

Le nouveau terrorisme intellectuel
Les attentats que l’on me montre à la télévision font-il partie du journal télévisé que je suis censé regarder dans la scène que l’on est en train de tourner ou bien est-ce un vrai flash en direct que je regarde pendant une pause. Cette maison est-elle un décor, est-elle dans le huitième ou le seizième ? L’explosion dans le métro, c’était un effet spécial ou la réalité ? L’élimination de Khaled Kelkhal fait-elle partie du script ou bien a t-elle été orchestrée par les services secrets occupés à masquer les relations entre course à la présidence et terrorisme international ? BEE s’est en effet largement inspiré de la vague de terreur européenne du milieu des années 90 et anticipait alors sans le savoir sur la terreur vécue aujourd’hui.

Glamorama représente ainsi l’aboutissement de qu’il cherche à nous montrer dans son analyse de ces castes aisées de l’Amérique. Moins que zéro, c’est leur vie là-bas, débridée, sans limite, sans morale ; Les lois de l’attraction c’est leur sous-culture, pas étonnant qu’ils soient comme ça ; American Psycho, comment le fric de Manhattan finance les vies stéréotypées, les frustrations et les fantasmes, et ce qu’on est autorisé à en voir; Glamorama : ce que l’on voit, ce que l’on vit, sans repères… Qu’est-ce qui distingue un James-Bond d’un documentaire sur Pol-Pot ou d’un flash spécial sur CNN ? Qu’est-ce qui fait la différence entre une épidémie aux infos et un film catastrophe avec Dustin Hoffman…et par la suite, comment et par qui cette (dés)information est-elle utilisée pour faire monter la peur et justifier des campagnes d’affichage d’appel aux dons pour l’institut pasteur ?

par JFH.


« Glamorama » analysé par feu l’écrivain Guillaume Dutant, grand lecteur de BEE (propos recueillis en avril 2000):

La littérature n’aime pas les jeunes ; ou ce qu’elle aime, c’est fantasmes et illusions ; et il n’y a pas ça chez Ellis. Dans Moins que zéro, il n’y a évidemment pas ça parce qu’il est encore tellement jeune que la question ne se pose pas ; il écrit encore en pleine adolescence. Dans American psycho, la question ne se pose pas parce que le héros sort gagnant, enfin on croit qu’il a fait tous ces meurtres et il n’est quand même pas pris ; c’est excellent. Maintenant, on peut penser qu’il ne les a pas commis. Mais ce n’est pas que rigolo chez lui, c’est que le monde est, c’est qu’il ne se fait même pas gauler. Et, dans Glamorama, la fin est intéressante parce que le héros y est détruit par les vieux, il est détruit par son père.
C’est une histoire horrible. Son père est un sénateur qui se présente à la présidence des Etats-Unis. Il se trouve que le héros est pris dans une histoire de terrorisme international s’attaquant à des mannequins mais à la fin, son père le fait enlever et remplacer par un sosie ; il a été élu président et il n’a pas envie d’avoir un fils drogué, qui boit et qui en plus pose des bombes et à la limite – poser des bombes est bien sûr La circonstance aggravante – mais déjà, drogué et amateur de night clubs, ça ne lui plaît pas du tout. Et ainsi, le sujet de Glamorama, c’est la lutte entre l’ancien monde et le nouveau, symbolisée par le père et le fils, et le père veut la peau du fils… Moi je me sens très proche de ça : c’est la même histoire, la mienne, mon père voulait ma peau, il l’a pas eu. C’est ça Glamorama et j’aime beaucoup.

Et si je pense que ça parle à beaucoup de monde, c’est parce que nos pères veulent tous nos peaux… Enfin, j’ai de plus en plus de mal à dire « nous » parce que je suis en train là de basculer dans des généralités et c’est quelque chose d’horrible. Moralement, pas physiquement, mais moralement, parce que l’on se met… enfin je raconte peut-être des choses débiles .. Mais à partir d’un certain âge, on a la possibilité de manipuler. Face aux conflits de classes, et de race et de sexe, il y a maintenant un conflit de générations qui rentre dans le jeu politique. Parce qu’avant les jeunes n’avaient de toutes façons pas la latitude de dire quoi que ce soit, c’était vraiment pas croyable, enfin je sais pas, c’était Padre patrone, le film des frères Tavianni de 77. Ca m’a beaucoup marqué, c’était vraiment un des premiers films qui prenait pour thème la manière dont les adultes écrasent les enfants. C’était vraiment le conflit des générations.

(2 commentaires)

  1. Dominique Hasselmann

    Excellent article : on attend maintenant celui sur "Suite(s) impériale(s)" !

  2. BS

    Un article très intéressant et bien écrit.Je me permets de le référencer sur le blog auquel je collabore.Pour prolonger le débat autour de Glamorama,le livre qui date mais que tout le monde n’a toujours pas forcement encore lu, voici le lien pour l’article que j’ai écrit récemment: lesepicraniens.wordpress….

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