"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Toute ma vie » de Jay McInerney: virée dans les nuits blanches et les rêves de la jeunesse dorée de l’Upper east side

Toute ma vie (Story of my life en VO) est le teen-novel de l’écrivain américain Jay McInerney, acolyte de Bret Easton Ellis (connu notamment pour son sublime « Journal d’un oiseau de nuit » ou encore « Trente ans et des poussières ») dans leus nuits blanches dopées à la coke dans les années 80. Publié en 1988 aux Etats-Unis, il a souvent été rapproché -a posteriori bien sûr- du « Hell de Lolita Pille« . Il nous plonge dans la vie à 100 à l’heure de la jeune new-yorkaise Alison, fille de riches, un peu paumée qui tente de noyer son malaise et ses doutes dans les soirées et les coupes de champagne tout en collectionnant les petits amis dont elle compare ensuite les performances avec ses copines et colocataires toutes aussi insouciantes et délurées qu’elle… Un roman qui rappelle aussi l’Attrape-coeur de Salinger pour sa gouaille et qui plaira plus particulièrement aux adolescentes ou aux inconditionnel(le)s de l’auteur :

« Désolée, je n’ai pas été élevée pour le travail. Je veux dire, prenez un chat d’appartement; nourri de saumon fumé qui passe toute sa vie dans les tâches de soleil, si vous le flanquez dehors, vous ne pouvez décemment pas vous attendre à ce qu’il se mette tout de suite à trouver sa propre nourriture et à se battre comme un matou de gouttière !« 

Ainsi disserte la jeune et insolente Alison, 20 ans, petite peste attachante des beaux quartiers de New-York, Upper East side. Sorte de Paris Hilton d’avant l’heure ou d’héroïne façon « Laguna Beach« , elle compte sur « Papa », businessman fortuné plus soucieux de ses vacances aux Iles vierges que de sa fille, pour lui envoyer son chèque qui lui permettra de financer ses cours de théâtre, sa bouée de sauvetage à laquelle elle s’accroche pour tenter de trouver un sens à sa vie à la dérive. « Jouer la comédie, ça consiste à être fidèle à la vérité de ses sentiments alors qu’on dirait bien que la vraie vie consiste à mentir et à être hypocrite.« , philosophe t’-elle avec l’art du paradoxe.

Insouciante et particulièrement volubile, elle nous déroule sur près de 300 pages, à un rythme effréné sa vie. Toute sa vie faite de petites galères, désillusions, avortement, et de pas mal de nuits blanches et de dragues de golden boys (ces « épaves frissonnantes ») avec carte bleue généreuse si possible dans les bars sans oublier les incontournables lignes de coke au petit matin… Et surtout son rêve de devenir actrice ! Sa rencontre avec Dean, agent de change de 32 ans, cultivé et attentif (aspirant à devenir écrivain), avec qui elle peut parler d’art, de théâtre et qui la « comprend vraiment » lui fait espérer une certaine stabilité (et incarne aussi certainement aussi par procuration l’image de son père fantômatique). Ce qui ne l’empêche pas de le taquiner : « Je vous jure ce que les types de son âge peuvent être vieux jeu ! Ca me fait craquer… »

« C’est pas que je sois experte en matière de job mais peut-être qu’ils sont comme des amants : un jour craignos et débiles et soudain désirables quand on croit qu’on va se faire jeter.« 

L’histoire de Toute ma vie est donc plutôt de facture classique dans le genre « teen-novel friqué » sur le thème de la « pauvre petite fille riche », c’est donc plutôt du côté de sa langue et de son style qu’il faut y chercher l’originalité. McInerney a réussi à se glisser avec beaucoup de justesse dans l’esprit d’une enfant gâtée, un brin écervelée, tête à claques agaçante parfois et pourtant profondément touchante. Ecrit à la première personne, il restitue sa loghorrée sans fausse note avec une verve étonnamment vivante et crédible jusque dans ses fameux gimmicks de langage qu’ont souvent les jeunes tels que ponctuer chacune de ses déclarations d’un fameux « C’est toute ma vie ça ! ». Expression récurrente et ô combien emblématique du personnage qui aura donc donné son titre au roman. Alison parle, parle, jacasse même parfois à l’image de ces discussions interminables qu’ont les filles de cet âge ont au téléphone ou attablées dans un café.

« (…) Des études j’en ai pas fait lourd. Et ce serait ma faute ? Enfin quoi, si quelqu’un vous avait dit à ce moment là que vous aviez le choix d’aller à l’école ou pas, qu’est ce que vous auriez-fait d’après vous ? Je reprendrai bien un peu de trigonométrie svp ? D’ac.« 

Entre ses jugements définitifs, ses petites manies, ses questions « existencielles » sur son avenir, ses parents qui l’ont abandonné affectivement et n’entretiennent avec elle qu’une relation financière et surtout ses hommes auprès desquels elle tente de trouver un palliatif même s’ils sont souvent décevants : « Les hommes. J’en ai pas rencontré un. Tous des mômes. Ah si seulement j’avais pas tellement envie d’eux. J’ai rêvassé deux ou trois fois de me mettre aux nanas, mais c’est du niveau : -Evidemment la Norvège, un de ces jours pourquoi pas ? » ou encore « Qu’on me montre un ménage heureux, et je vous ferai voir une imbécile et un hypocrite, ou vice versa, le genre, ne m’attends pas ce soir, chérie, j’ai une réunion au bureau. D’accord, mon chéri, mais ne te surmènes pas« , la jeune fille ne manque pas de piquant et de répartie. On pourra regretter néanmoins son langage assez cru en matière de sexe comme la description de ses préférences en matière de fellation qui sonnent plus comme un fantasme masculin que comme l’authentique discours d’une adolescente… Mais reste au fond une enfant perdue en manque d’amour, en quête d’authenticité dans un monde factice. Sur son lit d’hôpital, elle conclut : « J’adore me dire que 90% de tout ça n’est qu’un rêve »…

Illustration : Paris Hilton par David Lachapelle