"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« Douze » de Nick Mcdonell : Génération « Upper East side » en perdition…

Phénomène littéraire de l’année 2002 aux Etats-Unis, traduit dans plusieurs dizaines de langues Nick McDonnel était alors un étudiant à Harvard d’à peine 17 ans (fils du directeur de Sport Illustrated, premier magazine de sport américain) quand il publie « Douze », son premier roman – qu’il aurait écrit d’une traite- sur la jeunesse new-yorkaise huppée de Manhattan. Aussi droguée que désœuvrée et sexuellement obsédée… Un roman choral à la violence sourde et au désespoir argenté, salué par des noms aussi prestigieux que Joan Didion, Richard Price et Hunter S. Thompson, Immédiatement comparé à Bret Easton Ellis, l’auteur de Moins que zéro ou encore des Lois de l’attraction tant pour son univers que pour son écriture « behavioriste », l’écrivain parvient néanmoins à installer son propre ton même s’il use de tous les codes du genre désormais quelque peu usés jusqu’à la corde…

« Personne n’a besoin de rien ici. Tout le monde a tout. Mais vous vous levez le matin, de la neige est tombée et il y a de la lumière entre les immeubles là où le soleil luit mais ailleurs l’ombre est épaisse, et tout se résume à la question : qu’est ce que vous voulez ? Parce que si vous ne voulez rien, vous n’avez rien. Vous dérivez, vous êtes emporté, et puis enseveli sous la neige et les ombres. Et quand cette neige fond au printemps, personne ne se souviendra de l’endroit où vous êtes enterré gelé, et vous n’existerez plus nulle part. »

« Douze » : le titre mystérieux donné au roman en forme de nom de code est en fait le nom d’une nouvelle drogue de synthèse qui s’échange entre gosses de riches initiés lassés de leurs rails de coke. Bienvenue dans le petit monde de la jeunesse dorée de Manhattan, celle des petits sachets de poudre blanche, des fêtes dans les lofts de la cinquième avenue, des immeubles cossus avec portiers et de la séduction aussi brutale que cruelle. C’est White Mike qui nous tient ici de guide. Un ado, « maigre et pâle comme de la fumée » reconverti comme dealer navigant entre les bas fonds, les quartiers noirs et chauds d’Harlem (« cette autre ville de New-York ») où il se fournit et les quartiers huppés où il alimente ses jeunes clients.

Au fil des chapitres brefs et tendus qui rythment cette tragédie en cinq actes, ce garçon taciturne et désabusé dévoile peu à peu sa sensibilité et ses fêlures. « Tu as vu que devant toi il y avait une longue route mais qu’elle soit battue par les vents, écrasée sous le soleil ou couverte de neige, qu’elle soit en terre ou goudronnée, plongée dans l’obscurité ou tellement éclairée qu’elle aveugle, elle est toujours et totalement déserte. » Génération no future… air connu…

« Charlie disait que tout se jouait en dégainant, et White Mike disait : Non Charlie, tout se joue en pressant la détente. »

Souvenirs d’enfance, l’attachement à son cousin Charlie et quelques drames familiaux se révèlent entre deux deals de ce personnage étrange, cette « ombre » qui se faufile dans les rues de New York. Malgré tout on pourra regretter qu’à aucun moment, contrairement à un Holden Caufield auquel il a souvent été comparé, il ne parvient jamais vraiment à émouvoir ou à nous être attachant. C’est un personnage qui reste froid et hautain jusqu’à la fin (avec un épilogue –primesautier- totalement raté d’ailleurs). Particularité de ce dealer qui se compare au personnage d’American Beauty : il ne touche pas à la drogue. On apprend aussi qu’il brille en classe et qu’il est féru d’Albert Camus. « White Mike (…) pensa à la Peste et à cette ville isolée par le mal, où les premiers à mourir sont les rats. Ils sortent dans les rues et crèvent et le gens en remplissent des tombeaux et les brûlent. » Le roman « La peste », « l’histoire de ces rats qui crèvent », hante ainsi symboliquement ses pages (on se souvient que dans Hell c’était Georges Bataille et Baudelaire, la jeunesse dorée aime nous rappeler qu’elle a beau être décadente, elle n’en reste pas moins lettrée !).

Au gré de ses déambulations, il nous fait également découvrir une galerie de personnages gravitant plus ou moins autour de lui. Tournant en dérision ces gamins « cravatés et sanglés dans leurs blazers bleus » dés l’école primaire, « sapés comme des banquiers ». Des mômes pour qui « se rendre à un cocktail dans le duplex gigantesque de leur tante fait partie de leurs obligations peut être à la place de descendre la poubelle », ironise le narrateur.

On retrouve les figures type de l’univers « high school » dont les teen-movies se sont faits l’écho : des sportifs qui jouent au foot aux reines de beauté écervelées. On parle des universités prestigieuses que l’on intégrera Harvard ou Wesleyan et en attendant on se shoote à la douze avant de s’endormir dans des chambres peuplées d’ours en peluche…
Il tourne ici en satire ces petites starlettes de lycée aux « longues jambes et seins ronds et lourds » en hauts talons Jimmy Choo et sac Prada (on apprécie que le name dropping de marques soit néanmoins limité) : « Elle a faim de gloire. Et elle sait s’y prendre. On commence par être connue dans sa classe, puis dans son école, et de là, dans les autres établissements privés, enfin dans la ville, ou du moins la partie qui compte. C’est ainsi qu’on se bâtit une carrière. » De leur côté les garçons ne sont pas plus reluisants : des paumés obsédés sexuels à la American pie qui vont jusqu’à tenir un tableau où les filles sont cotées comme des valeurs boursières… On suit plus particulièrement Chris, frustré et acnéique et son frère Claude solide gaillard cancre qui se baladait avec un serpent autour du cou, fan de catch et de piranhas, et qui se prend désormais pour un samouraï… Ambiance : « Fermée la penderie avec sa porte en vieux chêne ressemble à n’importe quelle penderie. Ouverte, les armes bien rangées brillent dans la pénombre ; on dirait une petite chapelle privée. »

La beauté physique, les apparences sont au cœur des préoccupations de tous ces jeunes vides intérieurement, qui n’ont pour seule soupape que leurs joints, pour seul vertige la tentation de la mort. Et toujours le désœuvrement, le vide existentiel qui prédominent : « Rien que deux mômes plutôt gentils, qui sont là dans la rue, cherchant de l’herbe et un peu de rigolade pour remplir leurs journées, parler d’une certaine manière, s’habiller d’une certaine manière, être d’une certaine manière parce que là où ils vivent rien n’est clair, rien n’est cool, rien n’a de sens, parce que personne autour d’eux n’a rien à faire et que tout le monde fait donc la même chose, y va des mêmes références à la culture pop et aux bandes dessinées de leur enfance (…) et tout le monde veut tirer son coup, le gosse tranquille veut être un crack, et tous veulent, et veulent encore et veulent toujours. »

Se déroulant en hiver à l’approche des fêtes sur quatre journées, le réveillon constituera l’apothéose du roman et son dénouement alors que tous les personnages convergent vers la même méga fête organisée par l’un d’entre eux.
En filigrane, McDonell tente de filer une intrigue à pseudo suspense autour du meurtre de son cousin, Charlie, lors d’un deal mais celle-ci parasite plus qu’autre chose le récit et tombe relativement à plat… Elle ne fait qu’alourdir et brouiller la tragédie finale à la Columbine (mais écrit avant les faits) qui se « suffit » à elle-même. De même que sa piètre et superficielle dénonciation des inégalités sociales et raciales qui affleure parfois.

« Voulez-vous s’il vous plaît vous lever et observer une minute de silence pour ces élèves qui sont morts, puis une autre minute de silence pour les élèves qui les ont tués »

Si les personnages et l’univers de Douze manquent d’originalité, le livre se lit malgré tout jusqu’au bout avec un certain intérêt grâce à la construction fluide et efficace et les jeux stylistiques. On appréciera plus particulièrement l’alternance de l’action avec des réminiscences d’enfance, flash back, Rêve, délire halluciné (comme la pluie de pièces de monnaie, « minuscules disques de bronze creusant des cratères sur le pavé) ou encore bad trips… Des intermèdes en italique qui donnent un autre éclairage aux évènements qui se jouent ou encore révèlent des pans obscures des personnages. Le personnage de Jessica donne lieu aussi à quelques scènes intéressante comme lorsqu’il Alterne les sensations d’un shoot avec la récitation d’un discours de Lincoln. Le passage où commençant à devenir accro à la douze, elle se monnaye sexuellement pour payer sa dose alors qu’elle est vierge, est aussi assez réussi et poignant. On apprécie enfin les descriptions de New-York sous la neige, ses rues, son architecture, son atmosphère, qui possèdent une certaine poésie et une beauté à la fois sèche et graphique. « Nombreuses sont les maisons de ville dans le quartier à avoir des grilles en fer forgé. Peintes en noir, froides au toucher, elles présentent parfois des motifs floraux, des volutes et des piques. White Mike marche de plus en plus vite, et son manteau déboutonné vole derrière lui sous les sautes de vent L’un des coin s’accroche soudain à une de ces piques, et White Mike sent et entend le tissu se déchirer. Il en est comme éperonné et se met à courir sous les tâches de lumière des lampadaires qui rompent l’obscurité de la rue. »

Paroles de l’auteur, Nick McDonell :
A propos de son écriture minimaliste et comportementaliste (« behaviouriste ») : « Si s’en tenir à la narration des faits est du behaviourisme, alors oui, je suis un behaviouriste, comme Bret Easton Ellis. Mais c’est une écriture issue d’une tradition plus ancienne, qui commence avec Stephen Crane, et dont Carver représente le point culminant. Je crois cette écriture très adaptée à la description de la réalité moderne. Parce qu’elle est froide, elle permet d’étudier froidement des êtres parfois bouillants, dingues, drôles, et de souligner les actes qui nous les font apparaître ainsi. »
[Alexandra Galakof]

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