Ecriture féminine et sexe de la littérature ?

Le sujet de la littérature féminine semble être dans l'air du temps puisque à son tour le magazine Lire rend hommage aux femmes et publie un spécial "écrivains filles" (voir dossier en cours) pour son numéro de mai 2006. L'occasion pour le chroniqueur Frédéric Beigbeder de réagir à cette classification "sexuée" qui peut porter à controverse.

Article mis à jour en 2018.

Au départ de sa chronique, il s'annonce farouchement opposé à cette séparation des genres qu'il juge indigne ("Si j'étais un auteur du sexe féminin, je voudrais être comparé à tous les auteurs de l'Histoire, pas aux seules femmes. Je voudrais être un écrivain comme les autres, pas une écrivaine comme mes consœurs."). Et de s'insurger contre la féminisation du titre ("écrivaine").

Pourtant, il finit par changer d'avis en cours de chronique (si, si on peut faire ça !) et affirme qu'"il existe finalement une littérature spécifiquement féminine; la vision du monde et le style changent selon qu'on a des testicules ou pas". Et pour illustration, il cite Histoire d'O et Bonjour Tristesse qui sont, selon lui, des livres de femmes qui n'auraient pu être écrits par des hommes.

De son côté le magazine Lire souligne la féminisation des pratiques culturelles. Et de citer une étude de Livres Hebdo indiquant qu'elles seraient davantage portées sur les fictions que sur les essais et représentaient 53% des acheteurs de livres en 2005, contre 47% d'hommes. On reste un peu sur sa faim car l'article ne traite que du rapport femme-lectrice et non pas femme-auteur.

A l'heure où l'on prône l'égalité des sexes et que l'on cherche à gommer toutes différences, le sujet peut paraître polémique et même "politiquement incorrect" ! Toutefois, restituer l'intimité et les sentiments d'une femme, avec justesse, sans clichés et sans biais sexiste (cf. Madame Bovary de Flaubert) est sans doute plus facile pour une femme que pour un homme. Ainsi, certains romans qui traitent directement de ce sujet n'auraient sans doute pas pu, en effet, être écrits par bon nombre de romanciers. Cette idée étant énoncée, me viennent immédiatement deux contre-exemples, La condition pavillonnaire de Sophie Divry calqué sur Bovary avec tous les préjugés -intériorisation de la misogynie masculine oblige qui fait malheureusement pas mal de ravages historiquement sur la plume des femmes et dans la société de façon générale !- et Une vie de Maupassant qui en revanche m'avait semblé magnifique et très juste (non relu depuis l’adolescence, donc il faudrait que je lui fasse passer l'épreuve du temps !), Un coeur simple du même Flaubert était aussi très bien vu sur la psychologie féminine qui plus est sur les rapports bourgeoise et domestique. Les personnages féminins de Zola, Denise dans Au bonheur des dames, Catherine dans Germinal ou encore Séverine (à quelques détails près : cf la scène avec le procureur où il commente ses aptitudes -innées" au mensonge) dans La bête humaine sont aussi très convainquants.
En revanche, Olivier Adam se glissant dans la peau d'une femme dans Le coeur régulier n'est pas parvenu à me faire oublier sa voix à lui. Ceci dit le personnage aurait été homme, je l'aurais entendu tout pareil, étant donné qu'il tend à faire de la littérature messagère et que donc tous ses personnages tiennent plus ou moins tous le même discours idéologique qui les rendent peu crédibles (et très pesants) du coup...

En effet, la force d'un romancier est justement de parvenir à se glisser dans la peau d'un(e) autre (et/ou de transposer/recomposer ses propres expériences - il s'agit bien toujours d'un vrai travail de re-création et non d'un "étalage brut" de faits) et de lui donner vie par la force de son imaginaire, de sa sensibilité et de son sens de l'observation. Parler de "littérature de femmes" c'est indéniablement restreindre le champ des possibilités, c'est induire qu'il existe une série de thèmes limités qui leur sont propres et caractéristiques et dont elles ne pourraient sortir.

Littérature de femmes et littérature -d'hommes- "universelle"

Le terme apparaît surtout péjoratif et ghettoisant car on ne parle pas -à tort- de "littérature d'hommes" (blancs, hétéros, etc.) dés lors considérée comme universelle, ce qui n'est pourtant absolument pas le cas. C'est ce déséquilibre qui explique ainsi que les femmes qu'elles soient cinéastes ou écrivains rejettent en général parfois même avec violence (cf. Maïwenne Le Besco) l'étiquette en arguant à raison que les hommes ne sont pas ainsi catalogués.
Derrière un livre, il y a toujours un auteur qui quelque soit son sexe écrit de sa hauteur, de son point de vue même si derrière le masque d'un personnage, ce sera toujours son regard. Il ne saurait y avoir d'auteur-dieu transcendant toute subjectivité, même si les hommes, ego souvent surdimensionné oblige..., aiment à se fantasmer en démiurge. Je rejoins le principe Nietzschéen qui reconnaissait, même lui !, qu'il n'y avait pas d'oeuvre en dehors du "corps" de l'écrivain qu'il soit philosophe ou non ("que toute philosophie soit toujours l'autobiographie et la confession (du corps) d'un philosophe") dans Le gai savoir.

C'est ainsi que je ne crois pas tellement en l'écriture "androgyne", comme le prônait Virginia Woolf, de même que je ne crois pas à l'affranchissement total de sa couleur de peau ou de ses origines sociales ou de son orientation sexuelle pour ne nommer que quelques facteurs constitutifs d'une identité. En un mot je ne crois pas à l'idée d'une écriture "neutre" comme le suggère cette expression. L'auteur n'est jamais neutre (et heureusement car c'est ce qui fait son style, sa singularité ! En un mot : sa voix).

Toutefois cela n'empêche pas bien sûr de convoquer les parts dites "féminines" et "masculines" composant chaque être humain (les fameux animus et anima) dans ses écrits.
Ce que Virginia Woolf défendait à juste titre : "en chacun de nous dominent deux forces, l’une masculine, l’autre féminine… L’état normal et satisfaisant est celui où les deux sexes vivent en harmonie et coopèrent dans l’ordre spirituel… C’est quand cette fusion a lieu que l’esprit est pleinement fertilisé et peut faire usage de toutes ses facultés."
(propos rapporté par J. Libis dans « La félicité androgynique », Le Mythe de l’androgyne, Berg International 1980, p. 162.)

Dans son fameux essai Une chambre à soi elle affirme encore qu'"il est néfaste pour celui qui veut écrire de penser à son sexe. Il est néfaste d’être purement un homme ou une femme ; il faut être femme-masculin ou homme-féminin."
Je ne le crois pas encore, les dogmes n'étant jamais très bonsde façon générale.... Certains écrits sont très genrés et c'est aussi ce qui fait leur valeur qu'on adhère ou non au point de vue de l'auteur (ex Henry Miller et Anais Nin).

Enfin, elle va jusqu'à dire que les femmes pourront écrire "lorsqu’elles oublieront leur sexe" (propos rapporté par G. Fraisse, La Controverse des sexes, PUF, « coll. Quadrige » 2001, p. 118.). Mais pourquoi être consciente de sa féminité devrait-il être un obstacle à la création littéraire ? Il me semble que c'est au contraire une richesse à exploiter et de plus on ne demande pas la pareille aux hommes... Cela me rappelle un peu Beauvoir qui conseillait même franco d'imiter les hommes et de se nier en tant que femme en somme (conseil qu'elle n'aura pourtant jamais suivi elle-même dans la construction de son oeuvre et heureusement !). Tristes signes d'une intériorisation misogyne et d'un manque de confiance en elles-mêmes.

Il existe en effet une vraie tradition littéraire des femmes, malheureusement censurée et supprimée des manuels d'histoire littéraire et des salles de classe donc du canon et du sacro-saint statut de "classique". La sphère domestique, les sentiments personnels, l'analyse psychologique qu'elles ont contribué à renouveler et à développer, y occupent ainsi une place privilégiée pour des raisons assez évidentes de cantonnement social à cet univers. Univers qu'hommes et femmes fréquentent d'ailleurs et qui revêt une toute aussi grande importance dans nos vies que la sphère dite "publique" (avec le signifiant politique associé) ne doit pas être victime de préjugés sexistes et assimilé à un sujet inférieur comme celui de la guerre/conquête par exemple (encore une fois historiquement associé au genre épique gréco-romain masculin et donc vu comme "noble", "sérieux" et surtout plus "vaste"/"large" que l'étroit foyer des femmes selon les critères néoclassiques (formalisés notamment par le très sexiste Boileau ). Bon nombre d'auteurs masculins en particulier du courant romantique se sont d'ailleurs appropriés ces thèmes inspirés par les femmes (Zola ayant été inspiré par George Sand dont il était féru dans sa jeunesse ou Rousseau grand lecteur de Madeleine de Scudéry, précieuse et auteur majeur du XVIIe siècle, côté anglais Richardson a tout pompé sur les amatory novels du XVIIIe s. tout en les insultant bien sûr !).

L'écriture de soi, traditionnellement associée aux femmes (et à "un manque d'imagination" pour "créer de vrais personnages" vu encore une fois parfaitement stupidement comme une lacune/défaut selon la construction socio-culturelle patriarcale de la "hiérarchie" littéraire), est donc ainsi régulièrement historiquement et toujours de nos jours, dénigrée et rabaissée à un rang inférieur (allant jusqu'à être qualifiée de "forme préesthétique") quand bien même des chefs d'oeuvre classiques reconnus -signés d'hommes bien sûr hein !- appartiennent à ce genre (Bonjour Montaigne, Proust, Rousseau...).
De façon générale, on lit/entend que ce genre littéraire est "narcissique", "nombriliste" donc bas, méprisable presque immoral en somme (vieux échos toujours des théories littéraires du XVIIe et XVIIIE siècle)., d'autant plus toujours si le "je" est une femme qui devrait rester "modeste" et "discrète".

Parmi les innombrables commentaires/piques que l'on peut entendre à ce sujet, plus particulièrement d'hommes mais également tristement parfois reprises en écho de femmes moutonnières, je cite par exemple cette réflexion symptômatique de Michel Onfray dans une interview de 2014 :

"Aujourd'hui, on assiste à un appauvrissement du roman. Le propre de la littérature pour moi est quand même l'imagination. Or voilà qu'elle est réduite à une sorte d'autofiction qui voit chacun raconter un bout de sa vie -surtout si on y trouve du sexe, du croustillant. J'en veux pour preuve le succès de Marcela Iacub, de Christine Angot..." (évidemment ce sont deux femmes qui sont attaquées, ayant de plus fait crime de lèse-majesté puisqu'elles abordent la sexualité, on en revient aux attaques du XVIIIe siècle où les femmes écrivains étaient même traitées de prostituées... Zéro évolution. Gloups.)

Quand ce préjugé sexiste et dénué de fondement littéraire sera-t-il enfin aboli ? Quand je vois qu'une Annie Ernaux est sans cesse obligée de se justifier là-dessus alors que son talent littéraire n'est plus à prouver, je me dis que nous avons un sérieux problème en France et ailleurs du reste,ce type de préjugé étant au moins commun aux pays anglo-saxons et probablement européens dans leur ensemble. Quand les mentalités vont-elles enfin évoluer et ces accusations/soupçons stériles sur l'autofiction ou l'autobiographie cesser ?

Je crois que l'on peut raisonnablement parler de thèmes féminins (d'un point de vue socio-historique) sans que cela ne soit nullement péjoratif, bien au contraire. Thèmes pouvant être saisis par les auteurs tous sexes confondus comme ils le sont dans les faits. La sensibilité et la profondeur psychologique étant aussi des qualités partagées par tout grand écrivain.

Ce dossier, présente une famille littéraire ou plutôt un personnage féminin (et qui se décline d'ailleurs aussi au masculin !) devenu emblématique d'un genre littéraire : les tribulations du personnage de la trentenaire moderne, célibataire citadine... Une Poppy Z.Brite par exemple, ne saurait y être assimilée bien qu'elle soit une femme. De même une Marie Desplechin ne saurait être comparée à une Fred Vargas ou même à une Nina Bouraoui...

Il semble donc que le critère du sexe soit donc assez réducteur et pas très pertinent. Il faudrait plutôt parler, peut-être, de thèmes traditionnellement "féminins" (tournés vers l'intimité, l'intériorité, les sentiments, les relations...) dans lequel s'inscrivent également des hommes (tel que Nick Hornby, Jaenada, Olivier Adam, Emmanuel Carrère, etc. par exemple). Mais ces thèmes sont, injustement et historiquement, connotés péjorativement par les biais sexistes hérités du XVIIe entre autres et renforcés au XIXe lors de la formation du canon littéraire en France notamment pour des questions de morale, etc. Espérons que les mentalités sauront s'ouvrir, il est temps au bout de 4 siècles... [Alexandra Galakof]

(1 commentaire)

    • AHMED GUENAOUI on 21 avril 2019 at 13 h 09 min
    • Répondre

    un très bel article
    je le trouve très intéressant bonne continuation.

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