Le bûcher des vanités de Tom Wolfe, Guerre d’egos sur fond de conflit politico-racial

Pavé culte, Le bûcher des vanités de Tom Wolfe reste l'oeuvre phare (et le premier roman) du dandy terrible des lettre américaines. Publié en 1987 et écrit en plein Reaganisme (à l'âge de 57 ans), ce best-seller mondial, porté a l'écran par Brian De Palma (affiche ci-contre), est un portrait en coupe sans complaisance d'une société américaine aveuglée par son matérialisme et sa soif de pouvoir, à travers la chute inexorable d'un golden-boy en pleine gloire. Au delà du contexte politique sensible (conflits raciaux) et de la satire mordante du système américain tout entier des financiers de Wall Street aux figures politiques, judiciaires et à la manipulation médiatique, c'est surtout l'écriture et la structure de ce pavé de 700 pages qui retient l'attention (et parfois le souffle !) du lecteur.

Wolfe inaugure ici un nouveau genre littéraire où la fiction se mêle à une réalité des plus précises, à mi-chemin entre le (nouveau) journalisme et les oeuvres de Balzac ou Zola. Avec un sens infini du détail, il recrée à la goutte de café et au crissement de fauteuil club en cuir près, l'ambiance des tribunaux jusqu'aux bureaux de Manhattan en passant par les soirées mondaines new-yorkaises ou encore les bas fonds du Bronx... Sa plume se braque comme une caméra sur une myriade de personnages et une succession de scènes à la structure aussi calibrée qu'un storyboard. Un drame implacable à la tension et aux effets parfaitement maîtrisés. Efficace certes mais littéraire ?

"Ne vous retrouvez jamais pris dans le système de la justice américaine. Dés que vous êtes pris dans la machinerie, juste la machinerie, vous avez perdu. La seule question qui demeure, c'est combien vous allez perdre."

Sherman McCoy est le "successful golden boy" Wasp, type de Wall Street "le roi des obligations à 1 million de dollars par an chez Pierce & Pierce". Né avec une cuillère en argent dans la bouche et diplômé des plus prestigieuses écoles (Yale...), il vit dans un somptueux appartement de Park Avenue à New-York, avec "moulure, baguettes, meneaux, corniche", carrelage de marbre et escalier royal en noyer... - photographié par le snobissime magazine d'architecture AD- décoré par sa femme Judy, la parfaite femme du monde (qui a juste "le défaut" d'avoir presque 40 ans) et son adorable fillette Campbell qu'il chérit. Une petite famille idéale dans un monde doré, hors de toute réalité. Une vie faite de signes extérieurs de richesse, exhibés de la manière la plus ostentatoire. Une débauche de luxe tapageur où les apparences régnent sans partage.

Une vie gouvernée par le dieu dollar (de nombreuses pages déploient des déluges de chiffres indiquant le coût d'une voiture, d'un costume, de chaussures, d'un salaire, d'un emprunt immobilier ou encore leur marques et leurs matières de fabrication...) ! "Tout en traversant Park Avenue, il se projeta une image mentale du couple idéal qu'il formaient. Campbell, l'ange parfait dans son uniforme d'école privée, et lui avec son visage impérial, son menton de Yale, sa large carrure, et son costume britannique à 1800$, le père de l'ange, un homme influent. Il visualisa les regards admiratifs et envieux, des automobilistes, des piétons, de tout le monde." Sherman McCoy s'est même octroyé un "modeste" surnom : Maître de l'univers. "Maîtres de l'univers ! Le rugissement emplissait l'âme de Sherman d'espoir, de confiance, d'esprit de corps et de droiture. Oui, de droiture (...) Actionner les leviers qui meuvent le monde... Voilà ce qu'il faisait..."

Qui pourrait lui résister ? Que pourrait-on lui refuser ?
Rien et surtout pas le plaisir d'avoir en plus une jeune maîtresse fringante et sexy (elle même riche épouse d'un magnat des affaires) qui le distrait de sa routine conjugal. Pourtant, cette réussite insolente sera bientôt bouleversée par un incident ou plutôt un accident... Parce qu'un soir, il rate sa sortie d'autoroute et se perd dans le Bronx avec son amante, sa vie basculera. "Ce type a renversé juste le môme qu'il fallait pas, juste dans le quartier qu'il fallait pas, juste avec la voiture qu'il fallait pas et avec la femme qu'il fallait pas..." Commencera alors une lente chute irréversible qui le conduira jusqu'à sa perte totale. Erigé en cible idéale pour "venger" les minorités du Bronx en pleine crise raciale et diabolisé de toute part parce qu'il est riche ET blanc, il sera traîné devant les tribunaux et subira toutes les humiliations : "Comment est-ce qu'on traite les stars de Park avenue ? Comme tout le monde, voilà ! Il se fait arrêter, on lui colle les menottes, il passe au Sommier, on lui prend ses empreintes, il attend dans les cages, comme tout le monde dans ces rues en bas !" (Abe Weiss, procureur général du Bronx). C'est toute l'ignominie de "la justice par l'exemple" qui est ici stigmatisée.

"Ce n'est pas la mauvais mec. Il a l'air un peu raide comme ça mais c'est sûrement un plutôt brave mec. Il a une femme, un môme. Il a ce putain d'appart. Il a pas le cran d'assumer cette merde. Il a pas le coeur à être du mauvais côté de la loi (...) Y'a des gens qui ont le cran pour ça et d'autres pas."


Avec Le bûcher des vanités, Wolfe construit ici un magistral roman pyramidal où l'étau se resserre insidieusement, chapitre après chapitre, autour du héros dont l'angoisse va croissante.
Multipliant les points de vue, il met en scène une myriade de personnages secondaires qui vont se liguer pour le faire tomber au nom d'une pseudo justice sociale, prétexte fallacieux pour assouvir en réalité leur soif de pouvoir politique, d'éclat social/professionnel ou de fortune respective... Du journaliste looser du City light qui couvrira cette affaire au substitut minable qui complexe sur son bas salaire ou son allure miteuse (et fantasme déjà sur les honneurs qu'il recevra : "Le courage et l'éloquence.... C'est ça qu'ils verraient. Toute la ville de New York le verrait.") jusqu'au procureur général, le maire qui convoite les prochaines élections, le juge ou encore le révérend... "Nous sommes le point de référence du libéralisme et des droits civiques maintenant (...) C'est un pas en avant très important dans la marche du journal.", se félicite ainsi le rédacteur en chef du journal qui a découvert l'affaire (qui lui a été en réalité soufflée) ou encore "Que sont les façades de pierre de la Cinquième avenue et tous les halls de marbre et toutes les bibliothèques à l'odeur de cuir et toutes les richesses de Wall Street à côté de mon contrôle de vos destinées et de votre impuissance face au Pouvoir", exulte Kramer lorsqu'il mène ses interrogatoires.

Cette affaire devient une aubaine pour enfin émerger "du marais de l'anonymat" ou redorer son blason en se retranchant derrière la noble cause "de l'égalité raciale". Tous "couinent" d'excitation devant le sensationnel de ce drame.
L'hypocrisie jaillit de toute part au nom d'une pseudo-morale dont personne n'a que faire hormis soigner son image auprès des minorités.

Et Tom Wolfe n'épargne personne. Homme politique, de justice, religieux ou médiatique..., révèlent leurs bas instincts, leur cupidité et leur vanité à mesure que progresse l'enquête jusqu'à son dénouement tragique. Le plus monstrueux n'est pas forcément l'accusé de Manhattan...

"Il affrontait une nouvelle mort sociale. Il n'était qu'un homme assis absolument seul dans un dîner. L'essaim bourdonnait tout autour de lui. Tous les autres étaient dans un état de béatitude mondaine. Il était le seul en panne. Il faisait tapisserie, sans interlocuteur, une lumière sociale de zéro watt dans le zoo des Célébrités des Bavardage... Ma vie part en morceaux ! - et pourtant à travers chaque cellule de son système nerveux central surchargé brûlait la honte - la honte ! - de l'incompétence mondaine."

Fidèle à ses "techniques" de nouveau journalisme Tom Wolfe plonge au coeur de chaque scène composant ce colossal roman, ne lésinant sur aucun détail, usant et abusant de dialogues afin de raconter les évènements "de l'intérieur". Une écriture ultra-réaliste qui vise à immerger complètement le lecteur dans un bureau de courtiers, le département des homicides ou encore une soirée mondaine (où ses descriptions de la faune snob new-yorkaise sont particulièrement jubilatoires : entre les "rayons X mondains" , femmes "d'un certain âge" aux côtes saillantes et au regard en forme de détecteur de statut social et "les tartes au citron", jeunettes, blondes en général, 2e, 3e ou 4e compagne d'homme de plus de 40, 50 ans ou bien encore les stratégies de conversation entre les divers "bouquets" de convives où les artistes volent la vedette aux hommes d'affaires...), la pression sans borne d'une salle des obligations où même lire le journal n'est pas autorisé !...

Ces pages sont construites comme des tableaux (avec plusieurs plans, zoom, traveling arrière ou avant...) qui s'enchaînent avec rythme, comme dans un bon thriller à la mécanique parfaitement huilée. Toutefois, contrairement à l'habitude américaine, Wolfe évite le manichéisme et livre une étude nuancée des sentiments et caractères de ses personnages. Il n'y a pas de "héros" d'un côté et de "salauds" de l'autre. Juste des hommes en proie à leurs démons et victimes de leurs faiblesse respectives. Sherman McCoy, la figure centrale, est à ce titre le portrait le plus réussi même s'il pêche un peu par son côté caricatural. En particulier sa métamorphose (passant de l'arrogance détestable à la détresse et à la fragilité) pendant sa chute, une fois le vernis social totalement écaillé.
L'amour pur qu'il porte à sa petite fille et le rapport à sa femme dont il désespère un signe de tendresse jusqu'à la fin sont assez émouvants ("Je voudrais pleurer sur ton épaule"). Il se souviendra aussi, alors que ses anciens collègues l'ont totalement abandonné, son esprit de rebéllion initial (Il faisait le salut des Black Panthers avant de partir travailler : "Cela signifiait que oui j'allais travailler à Wall Street mais que mon coeur et mon âme n'appartiendraient jamais à Wall Street. Que je me servirais de Wall Street, que je me révolterais et que je casserais tout ça."). La conversation avec son "vénérable" père auprès de qui il va chercher un ultime recours est aussi poignante :
"A cet instant, Sherman fit la terrible découverte que les hommes font tôt ou tard. Pour la première fois, il se rendit compte que l'homme en face de lui n'était pas un père vieillissant mais un garçon, un garçon comme lui-même, un garçon qui vaiat grandi et avait eu un enfant à lui et qui, de son mieux, par sens du devoir et, peut-être, par amour, avait adopté un rôle appelé "être un père"(...) : un protecteur, qui garderait un oeil sur toutes les possibilités chaotiques et catastrophiques de la vie. Et voilà que ce garçon, ce grand acteur, avait vieilli, était devenu fragile et épuisé, plus las que jamais à la pensée de devoir remettre l'armure du protecteur sur son dos, maintenant, si près de sa fin."

Seuls bémols, la profusion de détails et de dialogues qui encombrent parfois le récit et le font traîner en longueur. Le récit prend alors des allures de "mille-feuilles" (dont certaines couches auraient gagné à être allégées !) lié en partie au fait qu'il a été écrit initialement pour le magazine Rolling Stones sus la forme d'un feuilleton.
On regrettera enfin les rebondissements à répétition à la fin du roman qui manquent de crédibilité. Même s'ils ajoutent quelques petites montées d'adrénaline supplémentaires à ce roman qui évoque, une fois la dernière page tournée, une sorte de "1789" moderne où les roi et reine d'hier sont remplacés par l'upper class américaine et où le peuple aurait le visage des minorités ethniques du Bronx...[Alexandra Galakof]

Le célèbre Bûcher des Vanités (en italien : Falò delle vanità) a lieu le 7 février 1497 quand les disciples du moine Jérôme Savonarole rassemblent des milliers d’objets pour les brûler, à Florence, le jour du Mardi Gras. Les objets visés par cette destruction sont ceux qui poussent au péché, spécialement ceux qui touchent à la vanité, comme les miroirs, les cosmétiques, les robes richement travaillées, les bijoux, les instruments de musique. D’autres objets aboutissent sur le bûcher : livres immoraux, chansons non-religieux, images licencieuses. Quelques chef-d’œuvre de la peinture florentine, des nus d’inspiration mythologique de Botticelli sont portés par le peintre lui-même au bûcher. De tels bûchers ne sont pas une invention de Savonarole, et accompagnaient fréquemment les sermons hors des églises de saint Bernardin de Sienne, dans la première moitié du XVe siècle. (source : Wikipédia)

Convaincu que tout ce qui arrive dans nos vies est déterminé par notre statut social, Tom Wolfe considère la place de la vérité plus importante que celle de l'imagination. Les quatre grandes règles du nouveau journalisme :
1 - reportage construit d'une scène à l'autre, comme un roman
2 - beaucoup de dialogues pour re-créer l'ambiance
3 - détails sociaux pour décrire l'état d'esprit des personnages à partir de leur appartenance sociale et de leur milieu
4 - avoir un point de vue et le faire passer à travers les yeux des personnages et non à travers les sentences de l'écrivain
(écrire à la première personne du singulier)

Voir le site officiel de Tom Wolfe

(10 commentaires)

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    • bernardolivier on 11 décembre 2007 at 4 h 30 min
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    Si j´ai bien compris, il doit s´agire our ce golden boy qui finit par chuter, de meurtres entre chiens et loups.
    Mais je ne peux tout lire: il faut savoir se limiter. Je me contenterai donc du film, si par hasard il était programmé dans une salle obscure proche de chez moi, ou sur une chaîne à une heure décente.

    • sniper on 20 novembre 2009 at 22 h 30 min
    • Répondre

    J’ai lu le livre et je n’ai rien à rajouter ou à retirer sur cette critique. Tom Wolfe décrit super bien ses 3 personnages principaux que sont Sherman Kramer et Fallow. Le seul moment où je me suis un peu ennuyé ou perdu c’est dans les explications de Bacon face à un mec venu reclamer 50000$ et au grand diner chez les bavardages. Mais à part ça les 900 pages de mon edition ont été avalés sans aucune difficulté. A mon sens l’interet de ce roman ne reside pas dans son histoire qui a une progression un peu chaotique du fait que l’on suit 3 personnage en même temps mais dans le portrait qu’il fait de la société new yorkaise des années Reagan. On peut même y voir une prémonition des emeutes des emeutes de Los Angeles de 1992 (soit 5 ans parés le roman). Bref c’est une oeuvre culte de la litteratture américaine.

  1. J’ai moi aussi été un peu agaçé par la longueur, et les longueurs, du récit. C’est très bavard, et c’est bien dommage, car le talent de Wolfe est impressionnant. Au final, on est content d’avoir enfin terminé cette brique, captivante, impertinente, mais beaucoup trop lente.

    • albertszam on 8 décembre 2010 at 11 h 07 min
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    Rien à rajouter , excellent romain , sans happy end .

    • thejos on 11 janvier 2011 at 16 h 06 min
    • Répondre

    Excellent,on se croirait en france aujourd’hui avec les traders,les juges et…..les journalistes quand ils trouvent un bouc emissaire(sarko par exemple)

  2. Gros pavé en effet mais ça s’avale tout seul ! Et Manhattan… est si bien rendu !

    • amatchi on 17 mai 2011 at 20 h 25 min
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    On se croirait à New York en ce mois de mai 2011, plus précisément le 14 mai et les jours suivants, pour Dominique Strauss Kahn. Non ?

  3. On ne peut pas s’empêcher de comparer cette fiction à l’affaire DSK horriblement réelle, ce qui ne fait qu’accroître la dimension artistique de ce roman. Les ventes vont bondir !

  4. En effet, l’analogie littéraire s’impose en ce moment, même si le contexte est bien différent…
    A lire sur le sujet :
    http://www.buzz-litteraire.com/i...

    • Sirius67 on 31 août 2011 at 21 h 09 min
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    Excellent papier sur ce fameux roman.
    J’ai découvert "le Balzac américain" à travers ce livre – qui m’a franchement impressionné. Même certains passages un peu "techniques" ne m’ont pas rebuté.
    L’extraordinaire description de la prison et des séances au tribunal sont criantes de vérité.
    Dire que DSK est passé par ces moments … C’est effrayant.

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