24 secondes dans la vie de Stéphane Million, éditeur [BUZZ… littéraire Guest] #6

Dans le cadre de notre rubrique "BUZZ... littéraire Guest", notre invité Stéphane Million, jeune éditeur indépendant et fondateur de la revue littéraire "Bordel" vous donne rendez-vous mensuellement pour une tranche de vie express sur son nouveau métier et livre son regard de lecteur impénitent sur l'actualité littéraire.
Cette semaine, il revient sur sa rencontre "fondatrice" avec Frédéric Beigbeder (avec qui il a co-créé Bordel, à l'origine), le rapport à son œuvre en passant par Drieu La Rochelle, à l'occasion de la sortie prochaine de son nouveau roman ("Un roman français"). Il nous annonce aussi la création du blog tant attendu des éditions Stéphane Million :

J’aime beaucoup Frédéric. C’est un petit peu une relation bizarre, on s’est très peu vu finalement. On se voit rarement. Mais j’aime beaucoup Frédéric Beigbeder. C’est un mec bien.

La dernière fois que je l’ai croisé, c’était rue de l’Abbaye. Je venais de déposer dans sa boîte aux lettres, rue Bonaparte, quelques livres que j’avais glissés pour qu’ils puissent passer par la petite fente. Y avait le mot IMPOSTEUR (de la revue Bordel) qui se lisait dans la petite lucarne. Ca m’a fait sourire.

Je ne passe plus depuis longtemps par cette rue-là : depuis que Jérôme et moi, nous nous sommes faits virer du Chai de l’Abbaye par un serveur à catogan (y a plus de solidarité capillaire). Avec Jérôme, on venait souvent prendre un thé, on fixait nos rendez-vous là-bas, on n’y traînait nos potes. Je passais souvent me faire une petite salade aux gésiers vers 15 heures, bref, on y avait nos habitudes. Et puis on connaît la fille du patron, Mathilde, et deux serveurs étaient sympas – les autres, des clichés du garçon parisien désagréable. Ce jour-là, je lisais un article sur le dernier livre de Valérie Tong Cuong dans le Figaro Littéraire, et Jérôme est arrivé avec sa fiancée : eh oui, Jérôme a une fiancée (pleurez groupies !). Et voilà, tout a capoté. Le serveur au catogan a refusé de le servir parce que – je ris tellement c’est gros ridicule risible – parce que Jérôme, ivre, aurait renversé des verres le samedi soir précédent. Jérôme ivre, c’est possible, avec un baba au rhum, mais Jérôme ivre à la pression, renversant les tablées, c’est une idée assez drôle, mais totalement improbable. J’ai tenté de le faire comprendre au serveur intransigeant, lui expliquant qu’il nous servait du thé depuis un an et qu’il fallait raison garder. Mais hop hop hop, nous nous sommes confrontés à un mur sourd et définitif. Piteusement, non, avec fierté, nous avons quitté les lieux. Plus jamais j’y suis retourné. Ha ha ha.

La vie est moche.

Mais revenons à Frédéric Beigbeder et à des propos plus littéraires sinon les filles de Buzz vont m’enguirlander.

Je pressentais cette rencontre en prenant cette rue. Il m’a accueilli par un « tu as bonne mine mon ami » (suis plus très sûr des dialogues). Il m’a dit aussi qu’il aurait bien voulu venir au New York Club pour la dernière soirée (laquelle déjà ?) et qu’il repartait se reposer dans le Sud Ouest (ou est-ce les Pyrénées Atlantique ?). Qu’il sortait un roman à la rentrée : Un roman français. Après 99 francs, et en attendant 345 pages. (La blague est un copyright de Frédéric)

Je l’attends pour fin mai, début juin. Je le sens bien ce roman. Je n’avais pas vraiment accroché au dernier, un peu bâclé, un sujet agaçant, y avait pas ce que j’aime chez Frédéric. J’ai découvert Beigbeder par 99 francs, tout bêtement. J’y avais entendu une voix d’écrivain qui me plaisait, une mélancolie, quelque chose de désabusé. Le début du roman m’avait fait penser au Feu follet de Drieu. Y avait de ça : du type qui se confronte à l’objet. Puis, à rebours, j’avais lu ses premiers textes, aimant Le journal d’un jeune homme dérangé. Beaucoup moins les suivants, ellisiens… Pas trop mon truc. Dans Windows of the World, je zappais tous les passages à la con avec les ricains dans la tour, pour aller plus vite lire les passages sur ses souvenirs d’enfance, lambinant du côté de Montparnasse. C’est plus ça que j’aime dans sa littérature : l’enfance, les souvenirs livresques, les illusions trahies.

Quand j’avais lu 99 francs, je lui avais écrit, chez son éditeur, à propos de Drieu. Il m’avait répondu, dans la semaine, qu’il se sentait plus proche de Vailland. Puis un an de correspondance (lettres puis mails) et c’est vers lui que je me suis tourné pour nommer l’idée d’une revue : Bordel ou Grabuge ? Il trancha pour le premier. Bien mieux. Bien d’accord. Il me fit confiance lors de son arrivée chez Flammarion et c’est, enfin, là qu’on a fait connaissance. Il m’a toujours fait confiance pour les textes de Bordel. C’est un mec bien.

Son roman peut être la jolie surprise de la rentrée. Je lui souhaite.

Il compte énormément dans mon parcours dans le monde des lettres. Rien ne me prédestinait (si l’on peut parler de destin) à devenir éditeur. Je n’ai pas fait Sciences po, je ne suis pas parisien, je ne viens pas d’une famille bourgeoise, je n’ai pas d’aïeux dans le milieu littéraire, journalistique, politique ou du négoce de bois… rien de rien. Un pur produit du hasard, et d’Internet. Il a répondu à une première lettre un peu folle sur Drieu, il m’a présenté à Flammarion, m’a laissé faire ce que je voulais, m’a aidé quand il le pouvait. Je fus dès lors estampillé « Beigbeder ». À l’époque, Thierry Théolier (rencontré sur la toile) tamponnait des personnalités d’un « approved by Alibi Art ». Il y a un peu de ça : ne pas se prendre au sérieux et construire son œuvre – avec bonne foi.

C’est aussi Frédéric qui m’a donné l’idée et permis de faire des soirées de lancement dans des lieux « rigolos » : le Hustler Club, le 2+2, chez Castel, puis en solo (mais aussi parce que Beigbeder est en nom porteur) : le Réservoir, le Baron, le Café Carmen, le Néo Club, le Chacha Club, le New York Club.

Aujourd’hui, je me dis que je vais changer ma façon de faire. En dehors de mes soirées, je ne sors jamais. C’est aussi pour ça qu’on se voit rarement avec Frédéric : un, j’ai pas les moyens, deux, je suis parisien seulement depuis septembre 2008, trois, j’ai du mal à concevoir qu’on puisse bosser toute une journée en se couchant à l’aube, quatre, je ne bois pas d’alcool depuis des lustres (et un coma à 5,02 g), cinq, je ne me drogue pas (jamais fumé de ma vie), six, je suis pas sûr d’être moins malheureux dans un brouhaha… sept, huit, neuf, dix. Voilà.

C’est difficile de faire venir des amis, des journalistes, des gens du métier à des lectures qui commencent à 23 heures dans des lieux où le verre est à un tarif club. Avant j’offrais un open bar, mais là, depuis la loi, c’est niet nada. Alors ça devient mission impossible, et surtout déplaisant. J’ai plus envie de recevoir les amis, de faire des lectures (mais pas des chiantes, pas des ultra posées comme on connaît : on peut avoir du talent sans se la raconter intello hypo khâgneux), à l’heure où je me couche d’habitude.

Je vais essayer de faire un truc en juin, j’ai rencontré un galeriste sympa, Alexandre de la galerie Chappe (XVIIIe) : une expo des collages de plaisirs de myope et des lectures « à la bonne franquette » de mes auteurs (sans d’horaire précis, en fonction aussi des gens présents).

Puis après j’ai du temps avant mes prochains livres, j’ai dû reporter à octobre ma rentrée littéraire : Bordel Rat Pack et En moins bien d’Arnaud Le Guilcher. Je ne peux pas trop en parler, car il est question de diffusion, de distribution et rien n’est encore signé, fait, tralala. Mais c’est le barnum aussi du côté des diffuseurs (ça manque de sérieux tout ça, et pourtant ils s’y croient ces zozos).

Ah oui, enfin, après un an sans site web (toujours un pote qui dit « oui, oui » et qui ne fait pas), j’ai bidouillé un site en reliant des blogs entre eux : stephanemillionediteur.com ; avec l’embellissement optimal par Erwan Denis. Il y a une rubrique, « Le bordel des écrivains », où les auteurs de la maison postent ce qu’ils veulent (mais pas trop long hein !). Je réfléchis également à une boutique en ligne. Ça pourrait bien aider. Ah oui, ah oui.

Merci les amis. [Stéphane Million]

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(4 commentaires)

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  1. Merci Stéphane de t’être plié à nos petites remarques 🙂

    Je réagis à tes impressions sur Windows on the world que j’ai lu également "sur le tard", n’étant pas tentée non plus par cette reconstitution du drame du 11 septembre. Et j’ai été très (favorablement) étonnée, car si comme toi c’est le versant intimiste qui m’intéresse davantage, j’ai trouvé que F.B avait réussi à rendre les passages dans les Twin towers extrêmement forts, en particulier le passage sur "le saut de l’ange", en faisant savamment monter la tension, l’angoisse et la détresse ultime de cette expérience de mort extrême.

    Comme tu le dis, dans ce roman, il se livre déjà une sorte d’autobiographie en racontant son enfance, etc, on peut donc se demander si cela ne sera pas redondant avec son prochain roman… Enfin tu nous diras ça lors de ta prochaine chronique alors !

  2. Million est vrai, parle vrai, c’est agréable à lire tout ça. Mon Beigbeder préféré est l’Egoïste romantique, quant à moi. Je regrette le journal de Million, qui est le meilleur journal en ligne que j’aie pu lire jusqu’à présent, parce qu’il écrit bien soit, mais aussi et surtout, car c’était un journal totalement honnête et vrai, sans fioriture, sans chichi inutile. Je l’ai lu par hasard, presque le jour de l’ouverture de mon propre blog. C’était à la fois complexant et libérateur. Bref, merci le Buzz pour cette tranche de vie express! Qui nous offre un revival une fois par mois (mais il faut tenir le rythme de ce une fois par mois!).

    stephane.million.free.fr/…

  3. Une boutique en ligne, c’est une bonne idee!

    Mes 2 FB preferes sont L’amour dure 3 ans et L’egoiste romantique, et j’aime aussi beaucoup les passages intimistes de Windows.

    J’avais adore le precedent livre d’Emmanuel Carrere, Un roman russe, je l’avais trouve beigbediste.

    Selon vous, est-ce que le titre "Un roman francais" est un hommage au roman russe de Carrere?

    • Laurence.Biava on 27 mai 2009 at 19 h 34 min
    • Répondre

    de Drenka,
    "Selon vous, est-ce que le titre "Un roman francais" est un hommage au roman russe de Carrere?"

    Selon mon analyse toute personnelle (et fort subjective), je pense qu’il y a une intention délibérée de Fred Beigbeder d’être perçu comme "le Carrère de chez Grasset", façon de renchérir habilement à un journaliste de Marianne qui avait un jour titré au sujet de Nicolas Fargues et de Beau Rôle, "un Beigbeder façon P.O.L". Bref, manière très malicieuse et délicieuse de se renvoyer la balle et de faire jouer la concurrence, non ?

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