Alexandre Jardin vu (démoli) par Eric Chevillard…

Les polémiques et autres attaques assassines (pour la cible) et souvent jouissives (pour les auditeurs/lecteurs) sont le propre du milieu littéraire. « L’art de la méchanceté » comme l’écrivait le magazine littéraire dans son dossier sur le thème des haines d’écrivains. « C’est l’arme la plus étincelante de la raison contre la puissance des ténèbres et de la laideur. La méchanceté (…) est l’esprit de la critique, et la critique est à l’origine du progrès et des lumières de la civilisation » faisait même dire Thomas Mann à l’un de ses personnages dans « La montagne magique ». C’est ainsi qu’Eric Chevillard avait suscité l’enthousiasme avec son pamphlet sur le pauvre Alexandre Jardin qui vient de publier la suite de Fanfan, son grand succès (Quinze ans après). Intitulé « Le tombeau d’Alexandre Jardin » et publié à l’origine dans la revue Hesperis en 2000 (sous la houlette de Pierre Jourde, spécialiste du genre s’il en est !), cet article sarcastique prenait pour prétexte la lecture de son roman « Autobiographie d’un amour ». Extraits :

« Pourquoi une telle résistance ? D’où me venait cette prévention qui si longtemps me tint éloigné de l’œuvre solaire d’Alexandre Jardin ? Oh, je n’en ferai pas mystère : elle se nourrissait d’amertume et de ressentiment. Voici en effet un écrivain de ma génération dont les livres séduisent à chaque fois trois cent mille ingénues – leur âme est un filet d’eau claire, leur peau un vélin vierge – tandis que les miens ne sont lus que par une poignée de mâles solitaires vraisemblablement malpropres et malodorants, tant obsédés par le fait littéraire qu’ils en négligent les soins de la plus élémentaire hygiène. Et tandis que les lectrices graciles d’Alexandre Jardin bronzent en lisant dans les squares ou sur les plages, nues presque, mes lecteurs s’emmitouflent dans les chambrettes cafardeuses de leurs interminables hivers et célibats sans fin où mes efforts parfois leur arrachent un pauvre sourire découvrant, j’aurais mieux fait de me taire, une dentition lamentable. Et si vous voyez dans la rue trois mignonnes aux fesses hautes, aux cheveux qui dansent, suivies par un bossu louche et cradingue, vous pouvez être sûrs que ce sont trois lectrices d’Alexandre Jardin filées en zigzag par l’un de mes plus fidèles lecteurs.
L’envie et l’humiliation expliquaient-elles seules ce mépris que je ne manquais jamais de proclamer haut et fort à chaque fois qu’il était question de lui ?
(…)
Puis je me suis risqué à ouvrir Autobiographie d’un amour, son dernier roman, et ce fut une expérience si forte, si intense, que je ne la saurais comparer qu’à celle de la Révélation divine, lorsque le jouisseur impénitent soudain touché par la grâce renonce à tous les plaisirs et s’en va dans le désert bouffer du sable. (…)
Avant d’entrer dans le lard du sujet, un mot sur le titre de cet hommage. Il semblera peut-être prématuré d’édifier un Tombeau pour ce garçon toujours jeune, d’une santé insolente, et dont la main agile, nous l’espérons, taquinera longtemps encore l’adolescente, sa muse. Mon intention n’est évidemment pas de l’enterrer vivant, bien au contraire. Est-ce à dire que je m’apprête à déterrer un cadavre ? Une chose est sûre : lorsque l’idée m’est venue de graver cet éloge, j’ai naturellement pensé au plus précieux des supports, le marbre. Ce Tombeau, devenues vieilles enfin, les lectrices de l’écrivain se chargeront de l’entretenir (tandis que tous mes lecteurs seront morts avant moi).

Le courage et l’audace m’ont manqué pour lire toute l’œuvre d’Alexandre Jardin. J’ai craint, je l’avoue, de me consumer corps et âme si je m’exposais trop longtemps à ce feu, de n’en pas supporter la brûlure (quelle fosse commune alors eût recueilli mes cendres ?). Je me contenterai donc de vous faire partager le bonheur que m’ont procuré les trois premières pages d’Autobiographie d’un amour, étincelant joyau noir, pur chef-d’œuvre, comme son titre déjà le laisse deviner.
Cela commence ainsi : « Où est la vraie vie ? Cette question de jeune homme, qui rejette les émotions aquarellées, ne cessait de conduire Alexandre Rivière vers les femmes. L’amour, loin d’être une récréation, avait toujours été pour lui l’unique prétexte valable pour continuer d’exister, l’un des rares opiums capables d’atténuer son pessimisme joyeux. » Hein ? D’entrée, on voit à qui on a affaire. On ne sait par quel bout entonner notre éloge : l’audace du sujet (si peu abordé dans la littérature), la discrète apparition de l’auteur soi-même sous le masque de son personnage (Jardin / Rivière, on songe évidemment à Nerval : « …ceint de grands parcs avec une rivière / baignant ses pieds… »), cette définition provocante de l’amour (unique prétexte valable pour continuer d’exister), l’adjectif qui fait image si violemment (cet aquarellées rageur aurait pu venir sous la brosse de Pierre Soulages) ou l’oxymoron final (l’éclair de ce court-circuit révèle toute la complexité du personnage, et peut-être de tout homme, au fond ?). Mais ça continue : « Le dégoût d’être né l’avait saisi très tôt ; seul son irrévocable penchant pour l’autre sexe l’en soulageait vraiment. Prisonnier de son officielle gaieté, Rivière agglomérait les plaisirs, distribuait autour de lui des occasions de jouir et de rire de tout, peut-être pour se persuader que vivre ne le chagrinait pas trop. Mais l’amour, à trente-deux ans, le tracassait comme une défaite annoncée. » N’est-ce pas ? On en reste confondu. Tout ce passage est d’une tristesse poignante. Une telle douleur impose le silence.
Notons tout de même que, tel son héros courageux dans l’épreuve, l’auteur trouve encore la force (on ne sait où) de nous faire hurler de rire. « Rivière agglomérait les plaisirs » : voilà bien ce qu’on appelle un bonheur d’écriture, ou je ne m’y connais pas – comment ne pas tressaillir d’aise ? Il faudrait avoir accès au manuscrit (bienheureux chercheurs des siècles futurs !) mais je ne serais point surpris que Jardin ait longuement hésité entre les verbes agglomérer, agglutiner et amalgamer avant de trancher hardiment.
Son irrévocable penchant pour l’autre sexe confirme ce que nous pressentions dans le premier paragraphe : c’est bien de la condition humaine même dont il est ici question. Or ce n’est pas fini : « Longtemps, la géographie des besoins de son épouse l’avait désorienté ; puis, après s’être saupoudré dans des liaisons diverses, Alexandre avait admis qu’on ne rencontre les attentes d’une fille que pour trouver le vivant de la vie en essayant d’y répondre. Comme si les désirs essentiels de Jeanne, voire ses ressentiments, étaient ses plus grands maîtres à vieillir. Comme si, en touchant son dû d’intimité, sa femme le dédommageait de n’être qu’un homme. Seule une compagne osant les vraies questions et ne l’épargnant pas pouvait l’autoriser à fréquenter tout ce qu’il était, même les filigranes de sa personne. Sitôt qu’il fuyait les aspirations de sa moitié, Rivière se savait hémiplégique« . C’est tout simplement prodigieux. Plutôt que de se disperser ou de s’éparpiller banalement, notre personnage se saupoudre dans des liaisons diverses, ce qui n’est pas chose facile, on en conviendra, et vaut bien le geste auguste du semeur. Le vivant de la vie, les grands maîtres à vieillir ou les filigranes de sa personne sont des visions de poète (Comment ne pas évoquer Novalis ? En s’en gardant bien ? Oui, c’est une solution). « Son dû d’intimité, le dédommageait d’être un homme » : Jardin jette ici les bases d’une construction métaphorique fascinante (j’y reviendrai). La dernière phrase est d’une beauté à couper le souffle. Depuis Eugène Labiche, aucun écrivain n’avait osé employer ce terme, moitié, qui, certes, a un peu vieilli et désigne plutôt pour nous l’épouse moite et mafflue avec bigoudis d’un fabricant en gros de vases de nuit. Il faut toute la virtuosité lexicale de Jardin pour lui rendre son innocence et sa fraîcheur natives.
(…)
Le quatrième agglomérat de plaisirs est digne des trois premiers, lisez plutôt : « Avec ferveur, Alexandre avait donc espéré pendant sept ans que son mariage ferait de lui un mieux que lui. Il aspirait à se laver de son égoïsme, à se donner plutôt qu’à se prêter, à deviner les incomprises qui s’ennuyaient dans sa femme. Cette cure de vérité devait, il l’espérait, lui révéler ses propres besoins, l’exonérer de la tentation d’être ordinaire et l’extirper de son existence moelleuse d’instituteur avachi sous les tropiques, aux Nouvelles-Hébrides exactement. Vers la trentaine, Rivière dut cependant convenir que leur amour, parti fringant et gavé de promesses, trempait désormais dans un égout de compromis. Lui, Alexandre Rivière, ne serait jamais le vrai nom du bonheur de Jeanne. » Je vous laisse essuyer vos larmes (il faudrait être de pierre pour n’en pas verser quelques-unes)… (…) La métaphore économique est délicatement filée (exonérer de la tentation d’être ordinaire) : de la dentelle.
(…) « Leur amour gavé de promesses, un égout de compromis » : il y a dans l’œuvre entière une problématique de la digestion difficile affrontée sans détours, on se dit parfois que chaque phrase appelle la délivrance d’un rot : la force de Jardin est de n’y point céder. Il enfle, il s’empourpre, la sueur à son front perle, mais il se contient.
(…)
Poursuivons : « Possédée dans des rancœurs intactes qui avaient fini par lui coûter son sourire, Jeanne présentait désormais un regard en retrait, un visage clos. Le soir, très absente dans ses bras, elle lui faisait encore l’aumône de son corps mais sans rien livrer d’elle-même. Au lit, toute en négligences hâtives, Jeanne ne l’entraînait plus vers cette malaria de désir qui, jadis, les essoufflait de volupté. L’amour physique bâclé, pratiqué avec mépris, était la dernière morsure qu’elle pouvait lui infliger, sa façon de lui reprocher de n’être pas plus homme. Cette proximité lointaine, cette lenteur qu’elle lui refusait, ses profils toujours fuyants lui devenaient chaque jour des crève-cœur. Il en souffrait ! Et en perdait l’estime de sa juvénile personne« . Je ne risque rien à affirmer que ce passage est l’un des plus beaux de l’œuvre jardinière. La métaphore financière est décidément d’un excellent rapport (coûter son sourire, l’aumône de son cœur),
(…)
Enfin, (…), comment ne pas rendre ici l’hommage qu’il mérite à son éditeur, Gallimard ? La maison d’édition de Gide, de Céline, de Queneau ou de Michaux poursuit obstinément son rigoureux travail, et c’est une belle et émouvante leçon qu’elle nous donne, un exemple édifiant, en ces temps de commerce cynique et de confusion des valeurs. Je m’incline, et je dépose une gerbe obèse sur ce Tombeau. » Eric Chevillard

A lire aussi : Les best-sellers vus par les écrivains : Musso et Grisham (« La firme ») vus par François Taillandier et Michel Houellebecq

2 Commentaires

    • Agnès sur 29 octobre 2009 à 19 h 34 min
    • Répondre

    Et chevillard remet ça sur son blog ! Savoureux !
    l-autofictif.over-blog.co…

    • Marson sur 1 novembre 2009 à 0 h 11 min
    • Répondre

    On reste sidérés par la médiocrité des passages cités par Eric Chevillard (dont je découvre le blog exceptionnel grâce à Agnès, merci Agnès)

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