jeudi 25 janvier 2007
"Microfictions" de Régis Jauffret, Descente impitoyable dans la fourmilière humaine
Littérature intimiste #655 rss
Le plus obsessionnel de nos grands écrivains nationaux est de retour en cette rentrée littéraire de janvier.
Après son Asile de fous (prix Femina 2005), il nous plonge une nouvelle fois au coeur des névroses et psychoses familiales, amoureuses, relationnelles ou professionnelles. Au coeur des microcosmes sociaux et de leur folie confinée. Fidèle à son matériau d'inspiration préféré : l'humain, à dominante féminine parce que ce sont "les plus complexes" et... "les seules capables de pousser au suicide" (!) confiait-il dans une interview. Il livre en cinq cents polaroïds à la précision chirurgicale, tour à tour étranges, grotesques ou cruels, de nouveaux micro-"fragments de la vie des gens" (un de ses précédents opus à (re-)découvrir aussi par la même occasion). Avec un regard toujours aussi acéré, il explore ces existences qui sentent le renfermé, la mesquinerie ou encore le désespoir de vivre. Une sorte de petite encyclopédie "maniaque" (que Jauffret s'amuse même à classer par ordre alphabêtique) sur la face sombre de la nature humaine, à déguster par petite gorgée (avec un peu de vodka entre chaque rasade)...
"Je est tout le monde et n'importe qui."
"Alzheimer insonorisé", "Coup de scalpel", "Filles à vagin d'ambre", "Heureux comme un chiffre", "La famille vaut largement l'orgasme", "Une criminelle intermittente", voici quelques uns des titres hauts en couleur des nouvelles "dissections" de la nature (et condition) humaine urbaine de Régis Jauffret. Il pousse ici l'exercice encore plus loin en démultipliant, presque à l'infini semble t'-il, les personnages et les situations comme un savant fou, un peu schyzo qui observerait ses cobayes dans son laboratoire. "Mes livres tombent de moi comme des peaux mortes sitôt que je les ai publiés", explique-t'-il dans l'un de ses textes ou encore compare un immeuble immobile autour de lui à un "lourd manteau de pierres" qu'il porterait.Son objectif était en effet de remplir ses pages et de les "bourrer de personnages jusqu'à la gueule" selon son expression. Inventant par là-même une sorte de "roman-foule" allant jusqu'à l'overdose humaine.
Pour ce faire, il a choisi la forme de la microfiction, la "fiction minuscule" comme il la définit, inspiré du genre anglo-saxon éponyme, qui vise à faire "entrer la vie d'un homme ou d'une femme dans une goutte d'eau" soit environ 1 page et demi. Des micro-proses qu'on verrait bien aussi sur un blog finalement (l'auteur travaille d'ailleurs à la réalisation d'un site Internet "Interview génération" d'art expérimental qui présentera des vidéos de personnalités et d'anonymes).
Ultra-short donc mais ultra dense (même si parfois un peu frustrante par leur brièveté).
Résultat : le lecteur se trouve assailli par une pluie, une averse même, à tendance orageuse parfois, de destinées et de faits dérangeants, pathétiques, émouvants ou effrayants. Un déluge torrentiel de ces vices, pulsions, tabous et petits fascismes ordinaires que la société s'emploie à refouler et qui grouillent derrière les vitrines et les façades.
"Mon corps est pareil à une maison en mauvais état. Aux murs lépreux, aux fenêtres capricieuses dans laquelle j'aurais été assigné à résidence par décision de justice, m'interdisant d'y entreprendre les moindres travaux."
On y retrouve bien sûr les figures de prédilection de l'auteur : ces femmes qui s'ennuient à mourir ou en mal de séduction, hommes frustrés, couples moribonds (et parfois SM comme ce directeur d'un grand groupe cosmétique qui se fait gifler par sa femme et doit dormir avec une cage à souris autour du gland !) ou écrivains ratés, ces alcooliques, dépressifs ou égocentriques... "Mon imagination souffrait d'une hémorragie que je devais injecter continuellement dans des phrases. Et puis, ce que les gens appellent la vie m'ennuie, j'ai même la sensation que c'est la mort."Mais aussi des personnages plus inédits comme celui d'un footballeur assassin qui cache un revolver en bandoulière sous son maillot, un enfant désorienté qui subit la perversité de ses parents, un pharmacien cupide, des pédophiles ou encore une satire des médias, du charity-business, du racisme ordinaire ou du tourisme de masse... Et même Saint Germain des Prés qu'il lui fait dire que "l'humanité rêve d'un long pourrissement dans la joie".
Il aborde aussi quelques sujets plus politiques comme ce texte imitant le discours d'un homme politique invitant à "bombarder certaines villes peuplées en majorité de chômeurs" à des "frappes chirurgcales" sur ces "casernes d'oisifs". Ou sur le thème des inégalités sociales : "Je connais la misère, et la respecte. Le spectacle de la pauvreté est sans charme. Il peut atteindre le moral des plus fragiles d’entre nous. Mais nous devons l’endurer avec dignité. C’est notre devoir de riches.", ainsi que la place des personnages âgées dans notre société du tout jeunisme ("L'éducation des vieux").
D'autres relisent "pour dissiper leurs angoisses" les nuits d'insomnie, les faire-parts de décès de leurs amis afin "de s'endormir paisiblement comme un enfant que sa mère vient de bercer."...
La violence et le morbide se font aussi plus palpables que dans ses précédents romans. Ses microfictions sont ainsi peuplées de désirs de meutre (les femmes sont crucifiées sur les portes d'entrée tandis qu'une épouse hésite à faire "piquer" son mari) ou de passages à l'acte, de violeurs et de victimes ou encore de massacres... "Je peux écrire aujourd'hui des choses que je ne pouvais pas écrire il y a 30 ou même 10 ans." a confié l'écrivain d'origine marseillaise. Sans rien perdre de son sens des attaques et des métaphores grinçantes telles que "Les pères sont des mères qui ont mal tourné" ou encore "un deux-pièces spacieux comme une paire de pots de yaourts"... ! Il confie que les histoires les plus dures à écrire ont été celles en rapport avec les enfants : "J’étais beaucoup plus en symbiose pendant leur écriture. Ce sont d’ailleurs les seules où il n’y a pas d’humour, pas de cynisme."
Il s'agit ici d'un livre concept. Un "projet global et un objet" comme le définit Régis Jauffret. Mais en aucun cas d'un recueil de nouvelles, précise-t'-il. Il dépeint une réalité à 360° dans laquelle il s'est totalement immergé tel un acteur entrant sur scène sans texte et sans rôle et qui aurait tout inventé et recréé ou à la façon d'un spéléologue qui creuserait l'âme humaine pour en extraire son essence la plus profonde et la plus impudique.
Découvrez un entretien vidéo avec Régis Jauffret
Réservez : Microfictions de Régis Jauffret
Visuel d'illustration : "La foule" d'Eric Rondepierre








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