Le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome: Contes africains de l’immigrant en terre hostile sur fond de ballon rond

fatou-diome-le ventre de l'atlantique-litterature franco-africaineLe ventre de l’Atlantiqueest le 2e ouvrage de la franco-sénégalaise Fatou Diome, publié en 2003 à l’âge de 35 ans, après un premier recueil de nouvelles « La Préférence national » (2001). Il lui vaut une large reconnaissance critique et un succès international qui la fait compter aujourd’hui parmi les écrivains francophones (étiquette qu’elle rejette toutefois) majeures.
D’inspiration autobiographique comme son premier opus (l’auteur dit partir de  ses expériences et de sa révolte intérieur » pour écrire), ce roman dense d’à peine 300 pages nous transporte dans le quotidien des habitants de la petite île sénégalaise de Niodior « accrochés à la gencive de l’Atlantique » et de ses jeunes aspirants footballeurs qui rêvent de la France comme d’un eldorado où atteindre gloire, cônes glacées, TV et autres biens de consommation, loin de la pauvreté et de la faim. Air connu, et pourtant Diome, conteuse habile et poétique, parvient à livrer un regard original, lucide et poétique emprunt d’un humour bien senti sur les problématiques difficiles de l’immigration et du racisme, sans tomber dans le mélodramatique ou le règlement de comptes. Un livre important d’utilité publique, et plus que jamais d’actualité qui devrait intégrer d’urgence les programmes scolaires !

Ce qui frappe tout d’abord dans Le Ventre de l’Atlantique c’est sa structure narrative innovante et parfaitement maîtrisée. Fatou Diome a choisi de raconter sa terre natale depuis son pays d’adoption la France, ce qui donne à son regard une couleur particulière, celle de l’exil, un des thèmes majeurs du roman. Le regard d’un être d’ici et de là-bas, entre deux cultures, entre deux mondes que presque tout oppose et qui ont souvent bien du mal à se comprendre, entre décalages et désillusions.
Diome se fait le trait d’union, une position délicate qui peut s’avérer très inconfortable.

Sa petite île Sénégalaise, elle l’évoque donc à distance, depuis son petit appartement Strasbourgeois où elle jongle pour régler les factures, elle l’immigrée française tant enviée par ses concitoyens.
Par bribes, par instantanés et réminiscences, elle recréée les paysages, scènes locales familières de réunion sur les nattes ou les vieux bancs ou encore sous « l’arbre à palabres », de thé sur la véranda au clair de lune, les des femmes qui pilent le mil, du djembé, odeurs du tatalé couscous au poisson et petits rituels de son village quitté plusieurs années plus tôt et où réside toujours son petit frère qui forme le lien la raccrochant à ses racines. Une vie agraire entre « semailles et récoltes » où les pêcheurs « fouillent le ventre de l’Atlantique pour trouver leur pitance », rythmée par les tornades, la saison des pluies ; un monde où une simple télévision, le téléphone ou même un cône de glace représentent des luxes ultimes.

On se laisse ainsi embarquer et envoûter par ses belles évocation poétiques des « cocotiers balançant leur chevelure dans une nonchalante danse païenne », de vent léger du crépuscule qui « s’engouffre sous les pagnes des femmes pour les caresser là où le soleil jamais ne pose son regard. »
Ce faisant, elle dresse des parallèles avec sa ville de Strasbourg en traçant des va-et-vients entre la cathédrale lorraine et le Rhin "heurtant les écluses" et les plages de l’Atlantique, dansant ainsi « une valse entre deux continents ». Une structure hybride qui donne une intéressante perspective et enrichit le récit tout en le rendant d’autant plus vivant.
En égrainant ses chapitres qui se lisent comme des contes, elle nous présente une galerie de personnages incarnant diverses facettes de la souvent dure réalité africaine, figures attachantes, émouvantes ou poignantes.

 

Le foot comme planche de salut

 
A travers la passion du petit frère de son héroïne, Diome évoque aussi avec acuité le monde du foot, ce monde masculin presque bestial parfois et livre des descriptions à la fois épiques et empruntes d’une grande humanité (voire maternité comme elle le qualifie!) mettant l’accent sur la souffrance physique des « plaies et stigmates » endurée par ces « dieux du stade », ces « combattants » comme elle les appelle : cotes, nez cassés, jambes « sciées » par l’adversaire, coups en tout genre, poumons déchirés…, « cette guerre des tibias », les « îlots de souffrance et de déception » d’une équipe en déroute. Les équipes qu’elle compare à des armées.
Il y a en effet du gladiateur moderne (terme qu’elle utilise comparant le terrain à une arène) chez les joueurs de foot comme elle le montre si bien. Des hommes qui n’ont que leurs mollets pour prouver leur valeur et qui sont sacrifiés corps et âmes au nom des sacro-saint trophées où seuls les vainqueurs sont respectés. Elle montre ainsi l’envers du décor de ce milieu glorieux voire glamour en surface mais qui cache une grande brutalité de l’intérieur.
Elle dit aussi les espoirs nourris par les « enfants du tiers monde » de pouvoir sortir de la pauvreté grâce au ballon rond, leurs entraînement avec des équipements de fortune comme des « chiffons ou des éponges » roulés en boule, se donnant des noms de leurs idoles françaises comme Platini.
Elle insiste sur l’amour porté par ces jeunes à la France qui la « vénère », « à leurs yeux tout ce qui enviable vient de France ».
».

L'équipe sénégalaise, "Les lions de Terranga", après leur victoire en 2002.

L'équipe sénégalaise, "Les lions de Terranga", après leur victoire en 2002.

Elle dénonce enfin l’hypocrisie occidentale qui vient faire ses « courses » dans les effectifs africains pour fournir ses équipes mais n’investirait pas autant s’il s’agissait d’aider l’Afrique : « Mieux que le globe terrestre le ballon rond permet à nos pays sous-développés d’arrêter un instant le regard fuyant de lOccident, qui, d’ordinaire,, préfère gloser sur les guerres, les famines et les ravages du sida en Afrique, contre lesquels il ne serait pas prêt à verser l’équivalent d’un budget de championnat. ». Elle souffre aussi de la difficulté (économique) des pays africains de constituer leurs propres équipes locales permettant aux natifs de défendre les couleurs de leur propre pays et ainsi de le faire rayonner tout en aidant au développement : « En échange de quelques liasses d’euros, les joueurs africains et asiatiques, saisonniers du ballon rond, doivent-ils renoncer à défendre les couleurs de leur pays d’origine ? »
Elle a enfin des mots très durs pour le mépris accordé par la France à la victoire des Sénégalais lors de la 8e de finale de la coupe du monde Corée/Japon 2002 contre la Suède et contre la France alors championne du monde : « les cris de joie en wolof ça leur fout de l’urticaire » ou encore « L’Arc de Triomphe ce n’est pas pour les nègres. » tandis qu’elle vitupère contre « Les Lions de la Terranga » rebaptisés du rabaissant « sénégaulois » ce qui leur « spolie une partie de leurs lauriers. »

 

« Conquérir sa dignité »

 
Car le fond du ventre de l’Atlantique c’est bien cela : une histoire de désillusion, une histoire d’amour non réciproque entre de jeunes africains épris d’espoir et d’admiration pour un pays qu’ils adulent où l’avenir leur semble brillant et facile du moins beaucoup plus que chez eux et une réalité qui ne leur offre qu’humiliation voire exploitation et (sur)vie de misère.
Même si malgré tout le SMIC (ou même le RMI devenu RSA désormais) reste une somme considérable offrant ensuite un « pouvoir d’achat faramineux par rapport à la moyenne de l’île. »
Elle insiste ainsi sur ce dénuement qui les hante et les fait enrager : « La pauvreté, c’est la face visible de l’enfer, mieux vaut mourir que rester pauvre » ou encore « Pour les pauvres, vivre c’est nager en apnée en espérant atteindre une rive ensoleillée avant la gorgée fatale ». Autant de formules qui émaillent ses chapitres et reviennent comme un leitmotiv motivant « l’obsession de la France » nourrie notamment par la télévision, petite boîte magique ramenée justement de l’hexagone par le « venu de France » le bien-nommé « homme de Barbès ».
Elle raconte avec truculence cette fascination pour la TV entre innocence et exotisme : « Pour la première fois de leur vie, la majorité des habitants pouvaient expérimenter cette chose étrange dont ils avaient déjà entendu parler : voir les Blancs parler, chanter, danser, manger, s’embrasser, s’engueuler, bref voir des Blancs vivre pour de vrai, là, dans la boîte, juste derrière la vitre. »
Télévision qui alimente donc leurs rêves en particulier les matchs de foot mais aussi la publicité qui leur fait miroiter tous ces biens de consommation qu’il rêve de posséder.
A tel point qu’ils n’ambitionnent que de « partir ; loin ; survoler la terre noire pour atterrir sur cette terre blanche qui brille de mille feux. » Une idée fixe qui désole la narratrice et qui tente par tout moyen de les en décourager et de déconstruire leur image d’Epinal idéalisée d’une France qui leur est malheureusement plus hostile qu’accueillante.

 

Mythe de la France et réalité brutale

 
L’ "odyssée" française de « l’homme de Barbès » est à ce point symbolique de ces africains maltraités en France, traités de « mamadou » et abonnés aux petits boulots dégradants mais qui rentrés dans leur pays incarne pourtant le rêve de la réussite française, fort de leurs euros qui valent une fortune sur place (et qui contribuent donc à entretenir le rêve d’une vie dorée en France). Des émigrés qui bien souvent « ne connaissai(en)t de la vie française que le fracas des usines, le fond des égouts, et la quantité de crottes de chien au mètre de bitume. » résume-t-elle avec amertume. Elle parle encore des contrôles d’identité musclés des « hommes en bleu » à matraque qui traumatisent tant physiquement qu’intérieurement.
Et bien sûr le racisme, cette exclusion fondée sur la couleur de la peau qui semble insurmontable à ses yeux, même lorsque enfin les papiers sont enfin régularisés : « en Europe mes frères vous êtes d’abord noirs, et accessoirement citoyens, définitivement étrangers (…) ce n’est pas écrit dans la constitution, mais certains le lisent sur votre peau. » Une vision assez fataliste de cet état de fait qui malheureusement est toujours d’actualité.
L’auteur en a elle-même souffert au premier chef en étant rejetée par sa belle famille, l’ayant mené au divorce («ma peau ombragea l’idylle – les siens ne voulant que Blanche-Neige-, les noces furent éphémères et la galère tenace »). Elle déplore aussi l’absence de reconnaissance au profit d’une injonction d’intégration et de tolérance.
Au passage, elle amorce également une critique (superficielle) du capitalisme en dénonçant notamment les investisseurs étrangers qui s’approprient les plus beaux sites côtiers du pays.

Malgré tout il semble que ses efforts pour « révéler le dessous des cartes » restent vains et l’envie française indestructible. D’ailleurs en tant qu’émigrée elle-même, elle est en effet bien mal placée pour les dissuader… Et quand bien même il semble que quoiqu’elle démontre, ces avertissement (et ceux de son instituteur) ne veulent de toute façon pas être entendus. Personne ne tient à voir son rêve se briser… De plus comme elle l’analyse : « Le tiers-monde ne peut voir les plaies de l’Europe, les siennes l’aveuglent. »
Pourtant, elle choisit de parvenir à faire entendre la voix de la raison à son jeune frère en le voyant finalement utiliser l’argent qu’elle lui a envoyée pour monter sa boutique et renoncer à ses illusions tricolores. Diome disait en effet à l’époque qu’il était plus facile d’aider ses proches à se développer sur place qu’à les amener en France (une position qu’elle a eu l’air néanmoins d’avoir révisé selon son intervention très commentée dans « Ce soir ou Jamais » en avril 2015 alors qu’elle évoquait son frère malvenu en France parce qu’il n’avait pas les diplômes requis et critiquait le tri opéré via l’émigration choisie).

 

Le fardeau de l’idéologie communautaire

 
En dépit du tableau noir qu’elle dresse des conditions des immigrants et de leur traitement en France, elle regrette aussi, sans ménagement, les travers Africains.
Elle montre ainsi avec intelligence les deux facettes de l’homme de Barbès, opprimé en France et exploiteur (dans une certaine mesure) dans son propre pays notamment à travers la polygamie.
Sa principale complainte (également formulée par Mabeckou dans « Lumières de Pointe noire »*) porte sur les constantes sollicitations pécuniaires dont elle fait l’objet de retour au Sénégal, les « venus de France » comme ils sont surnommés étant considérés comme des fontaines intarissables d’argent. Elle conserve malgré tout son humour pour décrire comment son frère « Le téléphone n’était plus seulement le tuyau par lequel France Télécom me suçait le sang, il était devenu mon assommoir » (demandes d’achats incessantes de son frère)
Des réclamations si incessantes qui polluent les rapports humains et qui font que l’auteur désemparée s’interroge si ses proches pensent parfois à elle « d’une façon désintéressée » ou encore s’ils « viennent-ils me fêter ou me soutirer quelques billets » ?
Derrière cette problématique, s’affronte deux idéologies, celle communautaire Africaine et celle individualiste européenne. Pour les premiers la générosité et le partage doivent être les fondations de la société, à commencer par exemple par le partage du repas familial avec tous. Ainsi celui qui a la chance de partir en France doit soutenir ceux restés au pays quitte à succomber sous le poids de ce « fardeau ». Un rôle que la narratrice endosse également tant bien que mal : « Il me fallait réussir afin d’assumer la fonction assignée à tout enfant de chez nous : servir de sécurité sociale aux siens. », au risque d’être accusée d’être « devenue indivividualiste »...

L’exil

Pas toujours à l’aise avec les traditions de ses origines, elle dit aussi et surtout le malaise de l’exilé, une figure emblématique de la littérature franco-africaine (même si Mabanckou s’élevait justement contre ce carcan. Ce statut inconfortable et déchirant d’entre deux où l’on est finalement totalement d’un côté ni de l’autre : « je suis devenue l’autre pour ceux que je continue d’appeler les miens. » Un statut « d’étrangère », « d’intruse » et « d’illégitime » (elle qui l’est de surcroît par sa naissance) partout où elle va, à qui il manque toujours quelque chose ou quelqu’un. Elle livre une réflexion approfondie sur cette situation compliquée, ce qui donne lieu à de nombreux beaux passages du livre dont notamment cette belle allégorie centré thème de la marche, pied nu ou chaussés sur des sols sablés ou bitumés, au sens propre comme au figuré de faire son chemin d’un monde à l’autre, la « façon de marcher » comme symbole des mentalités et des cultures :

« Heurtant le bitume, mes pieds emprisonnés se souviennent de leur liberté d’antan, de la caresse du sable chaud, de la morsure des coquillages et des quelques piqûres d’épine qui ne faisaient que rappeler la présence de la vie jusqu’aux extrémités oubliées du corps. Les pieds modelés, marqués par la terre africaine, je foule le sol européen. Un pas après l’autre, c’est toujours le même geste effectué par tous les humains, sur toute la planète. Pourtant je sais que ma marche occidentale n’a rien à voir avec celle qui me faisait découvrir les ruelles, les plages, les sentiers et les champs de ma terre natale. Partout on marche, mais jamais vers le même horizon. »

Lorsque son frère lui dit à la fin : « Tu dois quand même rentrer : là bas tu le sais bien, ce ne sera jamais vraiment chez toi. », elle ne répond pas. Il est à noter qu’elle ne dit d’ailleurs ce qui la retient en France en dépit du malaise profond qu’elle semble y ressentir.
Probablement la possibilité d’exercer son métier d’écrivain, ce qui serait plus difficile en tant que femme dans son pays où ces dernières ont des horizons plus que restreints.
Il n’en reste pas moins que cette position d’exilée nourrit son œuvre comme elle l’explique elle-même, faisant de l’écriture le pont qui la relie à ses deux rives : « Des faits qui jadis ne retenaient guère mon attention, je compose maintenant mes nourritures d’exil et, surtout les fils de tisserand censés rafistoler les liens rompus par le voyage. »

Les femmes en arrière plan

Le ventre de l’Atlantique n’est pas une histoire axée sur les femmes ou sur sa narratrice, ce qui pourra décevoir si c’est ce que l’on attendait (le cas de l’auteur de cette chronique!). Toutefois les femmes ne sont bien sûr pas absentes de son récit. Elles se tiennent en arrière-plan, dans les marges, reflétant leur position dans la société traditionnelle de ce petit village africain.
Diome les évoque dans l’ombre des hommes, s’activant et trimant, pilant le mil qui sera ensuite transformée en bouillie « embaumant les salons », ou encore le « lait caillé sucré parfumé à la vanille ». Elles sont donc cantonnées dans leur « retraite » i.e la cuisine et « oeuvrent pour l’unique bonheur du palais ». Un rôle limité qu’elle souligne avec un brin de cynisme : « Les grandes marmites (…) avaient rempli leur fonction, les femmes leur devoir, et les hommes leur panse. »
Fatou Diome loue néanmoins leur dextérité culinaire parvenant à transformer de maigres et pauvres ingrédients en mets succulents : « des alchimistes » qui « transforment les grains de riz en rubis. »
Les femmes jouent aussi le rôle de gardienne des secrets de leur communauté où tout se sait et se répand et se transmet de génération en génération comme elle l’illustre poétiquement : « Les histoires de famille, même très anciennes, flottent toujours dans les bassines des femmes, qui les mijotent ensuite à leur manière. »
Toutefois, la narratrice éduquée ne sent pas à place dans la sphère domestique des femmes dont elle est naturellement exclue, se retrouvant davantage à discuter avec les hommes:« j’étais la seule fille à partager le huis clos des garçons »
Elle rend d'ailleurs un hommage émouvant à son ancien instituteur, Ndétare, resté son ami et confident, le seul la comprenant: « Il m’a tout donné : la lettre, le chiffre, la clé du monde. » à qui elle doit « tous [s]es petits pas de French cancan vers la lumière. » Amusant, elle conte comment, alors que sous nos latitudes on cherche plutôt à faire l'école buissonière, elle faisait l'inverse en s'échappant des buissons du jardin de sa grand mère pour « filer à l’école en douce ».
Elle a pour son mentor (qui lui a notamment appris le français qui n'est pas sa langue maternelle) cette magnifique déclaration: "Il arrive qu’un individu devienne le centre de votre vie, sans que vous ne soyez lié à lui ni par le sang ni par l’amour, mais simplement parce qu’il vous tient la main, vous aide à marcher sur le fil de l’espoir." Une femme figure aussi toutefois l'un de ses "phares": sa grand-mère qui "redonn[e] après chaque tempête, une direction à [sa] navigation solitaire. »
Par opposition, elle s'inquiète de la montée de l’Islam au Sénégal avec la prolifération d’écoles coraniques et de ses "obscurs prêcheurs" en accord tacite avec l’état se défaussant ainsi de ses responsabilités. « Comme pour la colonisation on se réveillera trop tard, quand les dégâts seront irrémédiables » alerte-t-elle.

 

L’oppression des femmes & mariage forcé

 
Cela ne l’empêche pas de porter un regard critique sur cette société patriarcale misogyne où les femmes continuent d’être marchandisées et réprimées.
Elle note ainsi amère que dans les familles, elles restent dévaluées par rapport aux fils car « nourrir des filles c’est comme engraisser des vaches dont on aura jamais le lait », étant donné que sa dot et sa force de travail partiront dans la famille de son mari. Une fille n’est donc pas « rentable » !
Elle évoque aussi à demi-mots une certaine violence visant à faire taire les femmes de façon générale même si cela ne reste que par allusions et qu’elle ne traite pas en profondeur de ce sujet qui n’est encore une fois pas du tout central par rapport aux relations houleuses entre Europe et Afrique et le racisme : « Sur ce coin de la Terre, sur chaque bouche de femme est posée une main d’homme. Ainsi soit-il !
Elle n’hésite pas non plus à aborder frontalement le problème aigu du mariage forcé : les filles vendues au plus offrant (cf. « l’homme de Barbès »), les froides tractations autour du « triangle » des femmes. Elle conte notamment la déchirante rébellion d’une jeune-fille Sankèle et son tragique destin obligée de fuir (une des histoires les plus fortes du roman), ou encore sa propre mère enchaînée à un homme (son cousin) qu’elle n’aimait pas.

 

Critique de la polygamie et de la surnatalité

 
La situation maritale des femmes est d’autant plus intenable que s’y ajoute la souffrance de la polygamie que Diome ne se prive pas de brocarder avec tout son piquant en particulier à travers son personnage surnommé « l’homme de Barbès », avec ses « quatre épouses flanquées de bambins que’il ne connaissait que de nom ». Avec cynisme, elle raconte les clculs utilitaires derrière cette accumulation de femmes pour satisfaire les divers desideratas de la gente masculine : « sa mère se faisait trop vieille, une jeune épouse à la maison l’y aiderait ; surtout c’est moins cher qu’une bonne » ou encore « il pourrait par la suite épouser une femme de son choix, une fille raffinée qui se maquille » et qui « s’achète des slips en dentelle. »
Elle narre aussi l’histoire d’une de ses cousines s’échinant à regagner les faveurs de son mari dans une compétition mortelle avec ses autres concubines chaque fois plus jeune et plus fraiche.
Autre fléau conséquence du premier : le surpeuplement accentuant un peu plus la pauvreté et la faim : « la plupart de ces garçons ne reçoivent que des bouches à nourrir en guise d’héritage.», « les petits tombent du ciel, pluie de bonheur ou nuée inquiétante de sauterelles, c’est selon. »
Toutefois, le problème, rappelle-t-elle est avant tout culturel et se heurte au refus de la contraception aussi bien côté femme qu’homme qui continuent de valoriser la (sur)reproduction comme un gage d’importance sociale: « Aveugles ou aveuglées, elles courent au sacrifice, sur l’autel de la maternité, à la gloire d’un dieu qui ne leur a donné que des ovaires pour justifier leur existence. » ; « la pilule, je crois qu’il faudrait la programmer dans un riz génétiquement modifié afin d’obliger les femmes à s’en servir ; si seulement les féodaux qui leur servent d’époux pouvaient arrêter de mesurer leur virilité au nombre de leurs enfants. »
Elle conclut pour finir sur un constat sans appel : « (…) La polygamie, la profusion d’enfants, tout cela constitue le terreau fertile du sous-développement. »

 

Prostitution galopante et abus sexuels

 
Elle ne masque pas non plus l’abus sexuel, et notamment celui dont elle a été directement victime par un marabout charlatan, autre scène très forte et dérangeante qu’elle parvient malgré tout à raconter sans pathos, en y mettant même une touche d’humour en dépit du trauma que cela peut représenter. Sa magnifique évocation tout en pudeur où elle s’imagine se multimétamorphoser pour s’échapper de cet acte intolérable qu’on la force d’accomplir, rappelle les héroïnes de la mythologie grecque qui tentaient ainsi d’échapper à leurs assaillants.
Enfin elle fait état de la prostitution galopante qui ronge le pays en particulier les stations balnéaires avec leurs hôtels empli de touristes occidentaux libidineux « qui viennent uniquement visiter des paysages de fesses noires », «  venus réveiller leurs corps en carence d’hormones » (et pas seulement les hommes comme elles le rappelle), ainsi que bien sûr le terrible fléau de la pédophilie qui ravage les enfants. Autant de drames ineffaçables comme elle le déplore : « l’Atlantique peut laver nos plages mais non la souillure laissée par la marée touristique. »

 

Sorcellerie et sortilèges

 
Fidèle aux rites et à l’« univers de superstition » de l’Afrique, l’auteur distille aussi dans ses pages une atmosphère de réalisme magique, de mysticisme qui ne peut qu’envoûter le lecteur. Une atmosphère de conte merveilleux comme cette jolie anecdote qu’elle rapporte au sujet de sa grand-mère qui lui a appris « comment cueillir les étoiles » en posant « la nuit, (...) une bassine d'eau au milieu de la cour pour les avoir à ses pieds. »
Le quotidien en est imprégné comme les coups de pilon des femmes au crépuscule qui « sonnent aussi l’heure des esprits maléfiques et le glissement dans les ténèbres des peurs ancestrales. » Cette dimension surnaturelle qui vient s’emparer plus particulièrement de certains épisodes, en particulier les plus durs du roman, comme l’accouchement illégitime de sa mère dans un déchaînement des éléments alors que sa grand-mère touille des racines dans une marmite, ou la scène du marabout, lui permet d’atteindre à une vérité plus profonde et de transfigurer son sujet avec puissance et poésie.

On remarque aussi l’intéressante filiation qu’elle établit, comme plusieurs écrivains femmes avant elle, avec la figure de la sorcière. Une analogie dont l’origine historique n’est pas bien difficile à comprendre, la femme écrivain ayant longtemps été considéré comme une « dénaturée » une femme n’ayant pas à écrire (ni même à lire du reste!) faisant écho à la chasse aux sorcières du XVIe siècle, ces femmes indépendantes souvent guérisseuses et anticonformistes. Il est intéressant de voir que l’image persiste, reflétant sans doute la position toujours inconfortable de la femme de lettres qui a bien du mal à se faire reconnaître et toujours exclue, d’autant lorsqu’elle est de couleur noire. La sorcière étant aussi une figure incarnant de prise de pouvoir au féminin (d’où volonté de répression masculine) et de créativité. Diome l’utilise en ce sens : « L'écriture est ma marmite de sorcière. La nuit, je mijote des rêves trop durs à cuire. » (Véronique Ovaldé parlait aussi de « sa marmite » pour expliquer son processus d’écriture). C’est encore son instituteur isolé et esseulé dont elle imagine qu’il rêve « secrètement de tomber dans une marmite de sorcière. [Alexandra Galakof]

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A propos de Fatou Diome et de la publication du Ventre de l’Atlantique par Anne Carrière
Lorsque Le Ventre de l’Atlantique paraît Fatou Diome est encore une obscure jeune écrivain et jeune thésarde. L’histoire de la publication de son premier roman est le fruit d’un hasard amusant, certains y verront le signe du destin. En effet loin d’avoir envoyé son manuscrit, c’est après qu'un journaliste des Dernières Nouvelles d'Alsace ait transmis à Anne Carrière un de ses article (le portrait de la jeune alors encore inconnue Fatou Diome venant de publier "La Préférence nationale" aux Editions Présence Afrique) en guise d'exemple de son travail que l'éditrice la contactera, dont la curiosité fut ainsi aiguisée. Elle organiser une rencontre sans soupçonner qu'elle a un manuscrit de roman dans ses tiroirs. Quelques mois plus tard, elle publie Le ventre de l'Atlantique qui bénéficie d'un accueil critique conquis et se vend à près de 200 000 exemplaires.

* Dans une interview à Jeune Afrique, Manbeckou expliquait: « Lorsque vous vivez à l’étranger, beaucoup de vos compatriotes pensent que vous êtes un distributeur automatique. C’est l’un des grands problèmes qui touchent la plupart des migrants. Cette forme de cupidité est terrible. Elle empêche parfois des Africains installés à l’étranger de rentrer chez eux. »

(2 commentaires)

    • Tidiane Sene on 26 juin 2018 at 9 h 36 min
    • Répondre

    Je trouve toujours en ses textes, celle qui traduit exactement ce que je pense de l’Afrique, de l’Europe et du monde. Je n’ai aucun contact avec elle mais j’aimerai en tant que petit écrivain et poète, apprendre d’avantage d’elle. Elle est cultivée et très mesurée dans l’expression. Elle est à féliciter. Elle doit nous aider aussi par l’orientation à parfaire les œuvres que nous tentons difficilement de rendre visible pour participer à l’émergence d’une culture plurielle plus humaine pour que vive la paix dans le monde.
    Merci
    Tidiane Sene

    1. Oui Tidiane vous avez raison Fatou Diome nous aide à tisser des ponts entre les cultures et à cultiver la diversité et c’est très appréciable 🙂
      bonne lecture !

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