24 secondes dans la vie de Stéphane Million, éditeur [BUZZ… littéraire Guest] #8

Dans le cadre de notre rubrique « BUZZ… littéraire Guest », notre invité Stéphane Million, jeune éditeur indépendant et fondateur de la revue littéraire « Bordel » vous donne rendez-vous mensuellement pour une tranche de vie sur son nouveau métier et livre son regard de lecteur impénitent sur l’actualité littéraire.
Cette semaine, il nous livre son bilan de la rentrée littéraire de septembre : celle des autres, les petites polémiques, les livres qu’il retient, qui l’ont touché…, et la sienne en tant qu’éditeur…

La rentrée littéraire, je dois bien avouer qu’elle m’est un peu passée par-dessus la tête. J’ai pas trop fait gaffe. Il n’y a pas eu de grandes grandes claques littéraires, à mon avis. J’ai rien vu. Mais je ne suis pas le mieux placé. En septembre, je suis dans ma rentrée éditoriale de 2010 : un récit très fort de Bernie Bonvoisin en janvier, et un nouveau roman « très surprenant » de Jérôme Attal en février (pour la Saint-Valentin, évidemment). Et jolie surprise, une nouvelle sortie de Saleté ! de Chloé Alifax (qui avait été « maltraité » par mon distributeur précédent).

Il y a quand même eu des événements en cette rentrée de septembre, mais là, on est surtout dans la communication et le spectacle (raccord avec le nouveau Bordel « the Rat Pack ») : le storytelling sur le roman de Frédéric. Les pages censurées, ce bon Jean-Claude-Marin, mais aussi sa lecture plein de panache à la galerie Chappe, et celle, bluffante de comédie au théâtre du Rond-Point. C’est beaucoup d’efforts pour se caler sur le podium des ventes. Même pour un romancier qui a accumulé les succès : il faut mouiller le maillot.

On se dit que le « roman » a du mal, enfin… Comme je dis toujours, en fait, je répète toujours la même chose : quand je sors un roman, je me dis « voilà, ça concerne 500 lecteurs, et c’est déjà beaucoup 500 personnes différentes, tout ça, qui vont faire l’effort d’aller acquérir un livre, et si je dépasse les 500, c’est un heureux hasard ». Je pense aussi très fort qu’il faut toujours tendre vers les heureux hasards.

Mais revenons à ces livres qui s’étalent, à ces livres qui s’entassent dans les arrière-boutiques des libraires en attendant de retourner au stockage des distributeurs (en fait, je me répète encore, un éditeur peut pas grand-chose, tout se joue dans les mains du diffuseur).

Alors, si je devais garder trois livres de cette rentrée de septembre : je commencerai avec délicatesse. David Foenkinos est un écrivain que j’aime beaucoup. Il a ouvert d’un « bord d’elle » le numéro un de la revue homonyme. Ça a l’air toujours un peu propret les romans de David, un peu suranné, on se demande si c’est pas un peu perdre son temps de lire un roman bien mis d’un Foenkinos « Gallimard ». Et puis, il y a toujours, je dis bien toujours, des petits moments de poésie, de magie et de grâce. De belles idées et des grandes observations sur le temps présent : c’est pas du tout un doux rêveur perdu dans des années oubliées, là-bas, je ne sais pas trop lesquelles : tout est bouilli aujourd’hui. Mais voilà, David est un grand écrivain de notre temps. Il impressionne, doucement, calmement, sans grogner. D’ailleurs, j’apprends qu’il est l’unique écrivain à faire le « quatre à la suite » des prix littéraires : Goncourt, Renaudot, Médicis, Fémina. C’est peut-être aussi parce qu’il a les mêmes bouclettes que Julien Lepers.

Le deuxième roman que je noterai sur un bout de papier (je note tout sur des bouts de papier), serait L’Hyper-Justine de Simon Libérati. D’ailleurs, zéro pointé sur les listes des quatre grands prix : il a les cheveux longs et la barbe de quelques jours. Et puis, il est chez Flammarion : les prix sont tout de même l’espace réservé de la galaxie Gallimard (De Verticales à POL). Mais bon, restons sur le texte. Simon est un immense type dès qu’il se met à écrire, c’est un géant du minuscule, ce bonhomme. Il n’a pas su profiter des fracas médiatiques de la promo de Frédéric, il est resté dans l’ombre, à observer les silhouettes, les reflets, à écouter le brouhaha, les chuchotements, les bégaiements des échos. Mais voilà, un bon gars qui voudrait acheter un livre qui a du corps de la chair du sang et une durée de vie, bah ce gars, il pourrait demander à son libraire de lui commander le roman de Libérati, quitte à attendre deux, trois jours que le libraire soit livré. Il faut toujours attendre, je trouve, les jolies choses.

Et enfin, un homme qui sait attendre, qui doit attendre, qui n’a pas trop le choix, d’une longue garde à vue, d’angoisses, de menaces, et de travail, car c’est un bosseur ce bon Denis. Dunk est le nouveau roman de Denis Robert, chez Julliard : en voilà un bon éditeur, un modèle d’éditeur, Bernard Barrault. Il garde, soutient ses auteurs, suit son chemin, ne cherche pas trop à en faire trop. Je l’aime bien cet homme – que je ne connais pas, on se serre la paluche lors des comités du groupe Laffont-NiL-Julliard, c’est tout. Bref, Denis Robert est donc un artiste exposé (galerie W), un écrivain sublime (Le bonheur) et un journaliste qui a dû trop regarder (ou pas assez) Mille milliards de dollars… Dunk, que je suis en train de finir, est un excellent roman sur la transmission, la manipulation, très cinoche dans le traitement, avec plein de lignes de fuite possibles, c’est un bon bouquin qui permet un peu de cogiter, sans trop marteler la tête avec des dogmes, des messages bourrins. C’est fin du Denis Robert.

Fin, [Stéphane Million]

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4 Commentaires

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  1. A noter que Frédéric Beigbeder recommande dans sa chronique d’octobre de Lire le roman "En moins bien" d’Arnaud Le Guilcher paru chez Stéphane Million Editeur :
    "C’est un premier roman parodique, un pastiche de polar américain, marrant et libre comme les premiers Philippe Djian, quand il se prenait pour Bukowski. Il y a une fille canon, beaucoup d’alcool, une bagnole rapide, des flingues, un pélican nommé JFK et de bonnes phrases. "On s’est revus un peu, et puis beaucoup, et puis tout le temps." Je ne sais pas très bien à quoi sert ce livre, mais justement, ça fait du bien, un roman sans message politique ambitieux. Le Guilcher a-t-il lu San-Antonio? Son style argotique vous donne l’impression d’être en vacances. On tourne les pages avec la simple envie de ricaner et de jubiler, de suivre ce loser splendide: "Elle avait la fougue et le métabolisme d’un ficus."

    • laurence.biava sur 8 octobre 2009 à 11 h 12 min
    • Répondre

    Frédéric a également parle de Le Guilcher à la radio la semaine dernière je crois ou un peu avant. Un matin. Je l’ai écouté. Je retrouve le lien.

    • Arturo sur 8 octobre 2009 à 12 h 23 min
    • Répondre

    Bukowski doit se chier dessus dans sa tombe.

    • Gwenaël sur 8 octobre 2009 à 19 h 27 min
    • Répondre

    J’avais vaguement donné mon avis sur "En moins bien" ici :
    gwenaeljeannin.blogspot.c…

    Ceci dit, le Libérati me tente bien !
    Et j’attends le prochain Attal. Date est prise.

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