Que cache le best-seller ? Quelques réponses de Pierre Nora, académicien et éditeur chez Gallimard

De « L’élégance du hérisson » à « La route » en passant par les productions d’un Dan Brown ou d’un Marc Lévy, le « best-seller » peut prendre des visages divers et variés.
Souvent péjorative, cette étiquette renvoie souvent à l’idée de « littérature commerciale », « marketing » et suscite donc en général un certain mépris dans la caste des lettrés. Pierre Nora, membre de l’Académie française, historien et éditeur chez Gallimard, où il a fondé la revue Le Débat, donne quelques pistes de réflexion sur ce sujet. Décryptage des dessous du succès littéraire :

Tout d’abord sur la définition du terme « best-seller », il identifie trois catégories, l’industriel, le prévisible et l’inattendu:
– Les dictionnaires et les livres pratiques (bricolage, jardinage, bien-être et autres méthodes pour réussir son mariage ou son régime) grand public, mais aussi la littérature dite «populaire», qu’elle soit sentimentale ou policière (la trilogie «Millénium» de Stieg Larsson par exemple).

Viennent ensuite les best-seller «programmés» : Harlan Coben, Marc Levy et autres Guillaume Musso… « Le genre suppose une machinerie éditoriale complexe ; il repose sur une véritable industrialisation de la fabrique du succès. C’est sans doute la catégorie qui connaît aujourd’hui le plus grand essor. » On peut aussi y classer les livres des grandes personnalités (Nobel de littérature ou d’une Simone Veil, par exemple). Ce ne sont pas des best-sellers « programmés », mais prévisibles : s’ils sont bons, ils ont de grande probabilité de vendre beaucoup.

Et enfin, il y a le succès « inattendu », le plus intéressant. « C’est celui qui définit l’essence du phénomène : ces livres qui pulvérisent toutes les prévisions » estime-t-il.
Il s’agit de l’ouvrage tiré à 3.000 exemplaires et qui fait 30.000 ou 300.000 ventes au final. Il transgresse le public auquel il était – du moins le croyait-on – destiné. Il ajoute : « Au-delà de 20.000 exemplaires commence le malentendu », disait Malraux : au delà d’un certain volume, le succès passe par l’agrégation de publics contradictoires. C’est le livre écrit à gauche, que la droite s’arrache par anti-intellectualisme (…). Il ne relève ni des lois du marché ni de l’industrie éditoriale, mais de l’histoire des mentalités. Car le succès inattendu signifie qu’une sensibilité insoupçonnée d’une société a été touchée. Tout se passe comme s’il perforait l’inconscient collectif« .
Point commun : ils ont tous su révéler au bon moment les sensibilités latentes d’une société.

Il cite, entre autres, comme exemple « Les Bienveillantes » de Jonathan Littell : « ce livre, acheté pour une bouchée de pain et tiré à 6.000 exemplaires (chiffre déjà remarquable pour un pavé si difficile à lire), trouve finalement près de 800.000 acheteurs ! » D’après lui une grande partie de son succès tient au fait ce qu’il ait été publié d’abord en France. « S’il avait été publié au départ aux Etats-Unis, il n’aurait pas connu ce triomphe. »
Par ailleurs, il considère qu’il y a dans «les Bienveillantes» cette idée que « vous pensez que seuls les monstres sont des monstres mais, en réalité, nous sommes tous des monstres et le mystère du mal est un mystère commun. C’est toujours le même problème de la banalité du mal. »

Il cite encore «L’Elégance du hérisson» de Muriel Barbery qui appartient aussi à cette catégorie avec un million d’exemplaires vendus, mais il reste perplexe quant aux raisons de son succès : « Pourquoi cette histoire de concierge qui lit Husserl parle tant aux gens, qu’est-ce que cela révèle de notre société? Là, je baisse un peu les bras… » avoue-t-il penaud… (source : Booksmag.fr, http://booksmag.fr)

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