"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

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« The Hunger Games » de Suzanne Collins : Au commencement était la faim…

Alors que sort sur grand écran, l’adaptation du 2e tome de la saga « Hunger Games » de Suzanne Collins (« Catching Fire » > « L’embrasement » en VF), revenons sur ce roman culte :
Dénoncer les dérives (et dangers) de la téléréalité, le sujet aurait pu sembler rebattu tant il y avait déjà eu de dystopies ou d’articles sur le sujet, que l’on pensait épuisé ou tout du moins loin de pouvoir remuer encore les foules… Côté francophone, le « Acide Sulfurique » d’Amélie Nothomb (2005) n’aura par exemple pas laissé grande trace… (voir articles : « La télévision, filon et bouc émissaire des jeunes auteurs« , « La télé(réalité) ne cesse d’inspirer les auteurs« ) ou encore le roman « Libre échange » de Bernard Mourad.
Chronique livre "The Hunger Games" de Suzanne Collins
Et pourtant en 2008 (2009 pour la VF), le 1e tome de la trilogie The Hunger Games déboulait dans les librairies U.S, salué par Stephen King, et provoquait le raz-de-marée que l’on sait (plus de 30 millions d’exemplaires vendus au total et adapté au cinéma en 2012, le 2e volet sort en nov. 2013).
Devenue reine de la « young adult literature », entre J.K Rowling (Harry Potter) et Stephenie Meyer (Twilight), Suzanne Collins n’en était pas à son premier coup d’essai.

Cette mère quadra avait en effet déjà signé quelques succès pour la jeunesse avec notamment sa série The Underland Chronicles (les aventures d’un garçon dans un monde peuplé d’animaux géants), après une expérience d’auteur pour la TV.
Selon l’auteur, l’idée du roman lui est venue alors qu’elle zappait d’une chaîne à l’autre, passant d’un reportage de guerre à un jeu de téléréalité. Les deux se sont alors mélangés dans son esprit : la « légende » était en train de naître ! Cette explication aura pu être quelque peu entachée par des accusations de plagiat d’un autre roman (japonais) publié en 1999 : « Battle royal », que l’auteur dit ne pas avoir lu.

D’une famille de militaires, l’américaine originaire du Connecticut avait déjà baigné dans l’univers particulier des armes et de la guerre, ce qui l’aura sans doute aidé dans l’écriture de son roman
Elle dit aussi avoir travaillé plusieurs journées entières pour la construction de l’arène, en analysant des extraits de Rambo pour l’aider à visualiser l’utilisation d’armes comme le crossbow.

Katniss Everdeen : uUne héroïne aux commandes de l’aventure

Le succès de The Hunger Games, tient sans doute, comme pour tout livre, à la personnalité inoxydable de son héroïne. Collins parvient à nous glisser dans sa peau et à nous faire vivre de l’intérieur son expérience de la survie en milieu hostile, le qui-vive, la peur au ventre, la solitude pesante loin de ses proches…
En même temps, le lecteur se fait spectateur. Comme à un jeu où l’héroïne serait notre favorite, on se surprend à la « supporter », espérer qu’elle s’en sorte, qu’elle parvienne à trouver cette source d’eau introuvable, qu’elle guérisse de ses brûlures ou piqûres mortelles de guêpes géantes, qu’elle n’est pas froid et surtout pas faim !
Et d’admirer, saluer avec enthousiasme, à chaque fois son courage, sa ténacité et son intelligence pour déjouer les pièges et embûches semés sur son chemin pour passer au niveau supérieur et se rapprocher un peu plus chaque fois de la victoire.
Une héroïne, peut-être un peu féministe, qui sauve, protège et défend famille et prétendant.
Mais qui sait aussi tomber « l’armure » et se montrer fragile ou vulnérable (plus rarement toutefois).
Il y a un côté jeu d’action-aventure façon « Lara Croft » chez Katniss Everdeen, qui ne peut que plaire à la génération biberonnée aux jeux vidéos (qui inclue ados et adulescents trentenaires…). Le tout croisé à un Mac Gyver au féminin.
Parmi les (nombreuses) interprétations qui ont pu fuser, une journaliste du New York Times y a vu « une allégorie cauchemardesque de l’expérience sociale adolescente ».
Son analyse est plutôt pertinente, car derrière le « folklore » post apocalyptique dans lequel évoluent les jeunes personnages, on retrouve bien les questionnements et aspirations fondamentaux de cet âge : premiers émois, amitié, image de soi, quête d’identité, la loi des clans et relations aux autres…
Une formule de transposition désormais classique qui a déjà fait le succès de séries comme par exemple « Buffy contre les vampires » ou même Twilight, où les tracas traditionnels des jeunes sont transfigurés dans des univers fantasmagoriques et métaphorique.

Le futur, retour au primitif et à l’amoralité ?
Ce qui peut étonner dans ce roman c’est que le futur ne s’inscrit pas comme habituellement dans un décor ultra-moderne avec technologies dernier cri. Bien au contraire ! On fait plutôt un bond dans le passé. Retour au primitif, aux besoins primaires comme se chauffer et surtout manger comme le rappelle le titre du livre. Car ici dans ce territoire américain revisité, on doit lutter tous les jours pour sa survie.
Envolé les gigantesques « malls » (centres commerciaux gigantesques), la société de consommation à outrance, ici le luxe c’est par exemple manger du fromage de chèvre ou des baies… Et pour cela on en revient aux méthodes ancestrales limite préhistoriques : la chasse, la pêche et la cueillette !
A cela, l’auteur rajoute quelques autres éléments anachroniques comme par exemple l’organisation des états par districts sectorisés par activité. Agricole ou extraction dans les mines de charbon, ce qui nous renvoie cette fois à l’époque des plantations ou encore à la révolution industrielle mixées allégrement.
Et pour couronner le tout, elle rajoute un monde ultra-avancé, sophistiqué et dictatorial à la tête de tout ce petit monde : le « Capitole » qui fait aussi bien référence au monde romain qu’à Washington D.C.
Bref un savant mélange de périodes qui assez étonnamment se tient malgré tout sans sa cohérence.

Les thèmes de la barbarie et de la cruauté humaines dans Hunger Games

Ils sont aussi bien sûr au coeur du roman et la violence du livre aura pu inquiéter les parents lors de sa sortie. Pourtant on l’a dit, le livre évite le bain de sang, même si l’héroïne y fait souvent allusion et que son partenaire Peeta s’inquiète de céder à des actes contre sa nature.
Interrogeant des territoires proches du chef d’oeuvre « Sa majesté des mouches », à qui il aura pu aussi être comparé, le livre ne joue pas exactement sur le même contexte. Le meurtre étant une contrainte du jeu auxquels les participants se prêtent contre leur gré, tandis que le roman de Golding évoquait la bascule immorale de jeunes livrés à eux-même hors de toute civilisation.

La survie, aux fondements de la société américaine

Hunger Games se positionne, par son titre même, comme un roman sur la survie, survie alimentaire, survie aux périls dans un environnement sauvage. Cette situation est à la base de la société américaine: celle des colons citadins anglais venus s’implanter en terre sauvage aux climats extrêmes et hostiles à leur agriculture natale, perdus au milieu des forêts et marécages, devant faire face aux (flèches des) occupants indiens. « Manger » était alors crucial et s’ils n’y étaient pas parvenus (après diverses tentatives avortées), les Etats-Unis n’existeraient tout simplement pas aujourd’hui… Loi darwiniste de base s’il en est.
Un peu comme toute la civilisation humaine du reste, rétorquera-t-on à juste titre mais dans la culture américaine cette notion de survie alimentaire est encore un peu plus forte et inscrite dans leur ADN, avec même une fête dédiée à cette « victoire nourricière »: le fameux « Thanksgiving ».
L’organisation même de la société dans Hunger Games (composée de 12 districts et du Capitole) rappelle immanquablement les 13 colonies fondatrices (qui étaient aussi réparties par secteur d’activité (schématiquement le sud agricole et le nord plus industriel, avec l’Angleterre comme « Capitole » qui exploitait leurs ressources).
La notion d’esclavage fuse aussi comme en atteste la remarque du personnage de Rue, une fillette aussi frêle qu’agile qui raconte que dans son district (dédié à l’agriculture), une des sentences faites aux habitants qui oseraient manger les cultures des champs est d’être fouettés sous les yeux des autres. « A public whipping », pratique qui remonte aux plantations du Sud.
Comme dans « Le magicien d’Oz », toute cette Histoire américaine apparaît finalement en filigrane de ce roman, peut-être même à l’insu de l’auteur qui évoque plutôt les mythes grecs* comme source majeure d’inspiration. L’inspiration des jeux de gladiateurs est en effet assez évidente mais le fait d’avoir rajouté cette dimension de survie alimentaire, en plus du combat, n’est sans doute pas étrangère aux Pilgrim Fathers…

Sous le règne de la société du spectacle
Pas très originale, mais néanmoins pertinente, Collins se livre tout du long à une critique de la société du spectacle, le sacro-saint spectacle/cirque qui compte plus que tout : amuser, divertir la foule, le public, l’audience à tout prix. Et par son plus sinistre aspect : le macabre.
Peu importe ce qui est vrai ou faux, la sincérité n’a pas sa place ici, comme l’apprendra la jeune héroïne qui sera formée aux « rouages » du métier : de la falsification de son image pour mieux en jouer (le fameux « pathos » d’Aristote -cher aux américains- soit l’appel par les sentiments, jouer sur la corde « émotionnelle ») à la mise en scène, comme lorsqu’Haymitch, son conseiller haut en couleurs- dans le jeu, lui recommande de jouer au « couple maudit » (les « star-crossed lovers ») afin de toucher le public et gagner des sponsors : « Who cares? It’s all a big show. It’s all how you’re perceived » lui explique t-il.

Démontrant par là, s’il en était encore besoin, le côté « truqué », « bidon », et falsifié de la « réalité » audiovisuelle. Un enseignement sans doute utile pour le plus jeune lectorat pas toujours à même de discerner le faux du vrai
De même, l’auteur mentionne régulièrement les actions volontaires et calculs de la jeune fille pour s’attirer les faveurs de la caméra : regard ou gestes étudiés pour « attendrir » ou « amuser » ou au contraire tenter de dissimuler ses vraies émotions ou son intimité. La conscience de la caméra est constante.
Elle dénonce aussi le « commerce de la vie privée » qui s’y joue, avec la « chasse aux confidences » ou intimité des candidats. Echanger un baiser pour un peu de nourriture ou (faire) raconter une anecdote personnelle pour obtenir un médicament…
Jouer le jeu des médias fait aussi partie de la panoplie de la guerrière moderne (avec l’arc et les flèches) pour s’en sortir vivante !
« My instincts tell me Haymitch (…) wants something more personal. The sort of stuff he was trying to get me to tell about myself when we were practising for the interviews. » ou encore « I know the audience will enjoy our having fun at Haymitch’s expense. »
Elle pointe aussi le cynisme et l’hypocrisie du système prêt à tout pour faire de l’audience: « There are no rules in the arena, but cannibalism doesn’t play well with the Capitole audience, so they tried to head it off. »

Un récit au rythme parfaitement calibré
Lorsqu’on débute « The Hunger Games » en ayant une vague idée du sujet, on peut s’attendre (et craindre) une avalanche et surenchère de scènes gores. Mais heureusement Collins évite cet écueil.
La grande force du roman est de justement ménager ses effets, ses montées et descentes d’adrénaline, sa petite dose d’horreur mais pas trop, tout en évitant les longueurs et l’ennui même lorsqu’il ne se « passe rien » (repas, repos…).
A quelques petites invraisemblances près (cf : Peeta dans la grotte…).
Elle parvient à alterner scènes d’action, de stratégie, de réflexion et sentimentales avec le parfait dosage. Ce qui fait également que son histoire touche un large public car chacun(e) y trouvera son compte : fans d’action et de romance. Malin!
Et bien évidemment, elle manie le rebondissement et le retournement de situation de main de maître. Jusqu’au bout on ne s’attend pas à ce qui va arriver (fait rare) jusqu’au dénouement final, qui appelle subtilement la suite ou peut se laisser comme tel à l’interprétation libre du lecteur (comme pour Twilight, l’auteur n’avait pas forcément prémédité à l’avance d’écrire une trilogie).
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Ceci compensera l’absence totale de style, car on s’en serait douté l’auteur écrit « efficace », sans aucune recherche littéraire. Son écriture n’en reste pas moins fluide et vivante (avec de nombreux dialogues). Accrocheur à lire au moins pour un tome (sans doute pas plus, sauf afficionados du genre…) ! [Alexandra Galakof]

Paroles de l’auteur, Suzanne Collins :
Comme influence principale, Collins, qui aime particulièrement les pièces classiques, cite fréquemment le mythe grec de Thésée et le Minotaure, où le peuple d’Athène est forcé par les ennemis crètes d’offrir sept garçons et sept filles à la créature mortelle Minotaure, un monstre mi-humain qui vit dans un labyrinthe. « J’ai également été fortement influencée par le personnage historique de Spartacus » explique-t-elle. « Katniss suit le même chemin, elle passe d’esclave à gladiatrice, puis à la rebelle qui va lancer une guerre« . (source : The New York Times)

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