lundi 21 décembre 2009
"Un léger passage à vide" : Nicolas Rey, au plus bas, écrit-il un livre au plus haut ? (rentrée littéraire janvier 2010)
Rentrées littéraires #1565 rss

"L'enfer est peuplé de sublimes sensations."
L'univers littéraire de Nicolas Rey est peuplé de trentenaires parisiens à la dérive, empêtrés dans leur lâcheté, leur peur de l'engagement et leurs paradoxes sentimentaux. Des êtres fragiles aussi émouvants que détestables.Ce sont aussi les bars, ces petits rades où l'on va boire jusqu'au petit matin ou encore les rails de coke qui s'échangent joyeusement dans les soirées (orgies) branchées de la capitale, ce qui lui aura valu une étiquette de trash littérature dans la veine de Bret Easton Ellis.
Avec "Un léger passage à vide", Nicolas Rey nous livre, cette fois, un roman de la sobriété, tout du moins du retour à la sobriété.
Renouant avec une veine purement autofictionnelle après sa tentative de faux roman policier Vallauris plage qui aura pu dérouter les lecteurs, il nous raconte sa plongée en enfer quand il en arrive à cette situation dramatique à la veille de l'accouchement de sa femme : "Je suis à trois grammes de cocaïne par jour. Je bois dès le réveil. Je m’enfile douze Xanax 50 milligrammes et sept Stilnox toutes les 24 heures. Je vous fais grâce des digestifs et de la codéine. Tout va presque bien."
On apprécie au passage son ode aux paradis artificiels comme celle au whisky : "Le whisky c'est de la lumière dans le corps. (...) Et la lumière l'organisme en a besoin dés les premiers rayons du soleil. (...) Un bon whisky ressemble à du miel sur une angine. C'est un mélange de douceur et de force. Un bon whisky c'est de l'énergie solaire liquide totalement recyclable."
C'est en touchant ce fond qu'il décide de sa propre initiative, et pour préserver son fils ("Je veux devenir clean pour que mon fils ne se retrouve pas face à une pierre tombale ou une épave le jour où il pourrait avoir besoin -éventuellement- d'un petit coup de main"), de se faire interner en clinique de désintoxication (à noter qu'une clinique -pour cœurs brisés- était déjà présente dans son roman Courir à trente ans).
En quelques chapitres fluides et rapides comme il en a le secret, il dépeint la faune de personnages dépressifs qui hante les couloirs de ce lieu, entre le "boss" qui organise un trafic de cigarettes et d'aquarelles (rappelant son personnage du major Crawford dans Vaullauris plage), les "ACM" (alcool, coke, médicaments) jusqu'à la fragile Anaïs anorexique... sans oublier le personnel médical, quasi militaire, sous la houlette de "l'agent Sterling". Entre dialogues surréalistes et moments de complicité et solidarité... "En fait sans le savoir, on va déjà mieux. Ce matin, par exemple, on a découvert qu'une pêche peut avoir du goût sans sucre. On a même regardé une partie de ping-pong entre un schizophrène et une jeune suicidaire. On était pour la jeune suicidaire évidemment".
"C'est tout de même étrange cette manie que nous avons tous de vouloir rompre en douceur alors que rien n'est plus violent qu'une rupture qui se déroule en douceur."
Mais cette cure, bien qu'au cœur du roman, n'est finalement qu'une parenthèse qui s'insère entre un avant et un après.Il aborde ainsi entre autres ses difficultés de couple, la rupture avec sa femme, la renaissance avec un nouvel amour (avec un Iphone en guise de pantoufle de vair de Cendrillon !), la fin de la bringue et ses soirées casanières dans son deux-pièces cuisine. Et puis l'amitié fraternelle avec un autre personnage fort en tête, son producteur, Yves Kléber marié, père de famille et également coureur invétéré mais qui apparaît malgré tout comme une sorte de modèle pour le narrateur, essentiellement parce qu'il n'a pas quitté sa femme.
Car au fond ce livre porte aussi et surtout la douleur de son échec de couple : ne pas avoir su conserver la femme de sa vie et mère de son fils auprès de lui. "C'est la guerre, Marion. Il ne nous reste quelques mètres à franchir. On ne peut pas continuer, on va continuer. Pour le gosse". Sur la paternité, il reste assez évasif, hormis ce chapitre sur Disneyland qui illustre un moment de complicité avec son fiston (écrit de son point de vue) comme il l'appelle et que l'on retrouve dans un recueil de nouvelles sorti chez Flammarion. "Si j'étais mon père, je dirai un truc du genre : "Cette journée était une overdose en beaucoup mieux."
"La confiance est une fabrication pour peureux. Il n'y a que deux choses qui existent sur Terre. L'amour et les emmerdements. Le problème est le suivant : je suis tombé amoureux de toi et les emmerdements se multiplient."
Au final, en dépit de quelques belles phrases entre poésie pure et humour noir ("Il repense aux jambes des filles parce que le monde est un jupe qu'il désire relever"), quelques rires (comme la scène tragicomique du "Je reviens vers toi") on reste tout de même sur sa faim malheureusement...Des personnages simplement esquissés, des sentiments survolés, peut être trop d'ellipses sans crescendo qui empêchent de suffisamment rentrer dans l'histoire, la douleur de cet homme. Un sentiment de superficialité qui est peut être aussi dû au souhait de l'auteur de ne pas s'appesantir, ne pas entrer trop dans les détails mais simplement écrire dans une sorte d'urgence et de libération ?
L'autre problème de ce court roman est peut être d'avoir voulu traiter trop de thèmes en même temps : la séparation avec sa femme (et sa maladie), la naissance de son fils (le chapitre concernant l'accouchement et la naissance (assez réussi du reste) aurait par exemple être bien plus étoffé et approfondi, on se souvient de l'excellent récit de Philippe Jaenada dans Le cosmonaute sur le sujet). Quant aux passages avec Yves Kléber, ils sont la plupart du temps vraiment superflus quand ils ne versent pas dans la caricature... On ne comprend pas très bien non plus l'intérêt de certaines digressions sur le coupe-ongle, l'étrange chapitre sur le thème de "je suis une femme" bourré de clichés façon magazine féminin ou encore la scène du dîner en ville très agressive...
Peut-être aurait-il été plus intéressant et plus fort de se concentrer sur la cure de désintoxication en elle-même, en tant qu'expérience humaine et médicale avec la remise en question qu'elle implique, l'analyse de l'addiction, de l'autodestruction, etc. C'est un peu cela que l'on attendait. D'autant plus lorsqu'on a lu au préalable un récit comme "Mille morceaux" de James Frey (non dénué de défauts du reste) à côté duquel "Un léger passage à vide" fait pâle figure... Et on le regrette car les matériaux et le style étaient là.
Sortie en librairie : le 5 janvier 2010
*Opium de Cocteau, Toxique de Sagan.








1. Le mardi 22 décembre 2009 à 00:19, par Coco
Réponse de BUZZ... littéraire le mardi 22 décembre 2009
2. Le mardi 22 décembre 2009 à 23:17, par eric dubois
3. Le mercredi 23 décembre 2009 à 01:48, par Coco
Réponse de BUZZ... littéraire le mercredi 23 décembre 2009
4. Le lundi 4 janvier 2010 à 16:49, par Olivia
Réponse de BUZZ... littéraire le mardi 5 janvier 2010
5. Le mercredi 13 janvier 2010 à 20:16, par gadjodilo
6. Le mercredi 13 janvier 2010 à 20:53, par gadjodilo
7. Le mercredi 13 janvier 2010 à 23:00, par Simon Lalande
Réponse de BUZZ... littéraire le jeudi 14 janvier 2010
8. Le lundi 18 janvier 2010 à 02:50, par valy
Réponse de BUZZ... littéraire le mercredi 27 janvier 2010
9. Le lundi 18 janvier 2010 à 08:42, par Yvan LE PAGE
Réponse de BUZZ... littéraire le lundi 18 janvier 2010
10. Le dimanche 24 janvier 2010 à 12:33, par L'Eternel Retour
11. Le vendredi 26 février 2010 à 10:11, par isalou
12. Le jeudi 8 avril 2010 à 02:07, par Cécile
13. Le jeudi 6 mai 2010 à 18:04, par Prix littéraire
14. Le lundi 14 juin 2010 à 13:32, par asco
15. Le mardi 15 juin 2010 à 18:22, par LLT
16. Le lundi 23 août 2010 à 16:53, par Est-ce le roman qui est superficiel ou l'analyse qui en est faîte ???