La littérature jeunesse « young adult » manque-t-elle de « sérieux » ?

De JK Rowling mère de la saga Harry Potter et autres dérivés à Twilight, Hunger games ou Divergent, les romancières anglo-américaines se taillent la part du lion sur ce marché porteur de la littérature ado et jeunes adultes. Pourtant ces histoires fantastiques et autres dystopies, particulièrement quand le personnage central est une héroïne, sont souvent réduites à de la littérature commerciale facile sans intérêt littéraire, voire médiocre dont il faudrait même tenir éloignés les jeunes…

Dans sa tribune au site Bustle*, la jeune auteur américaine de romans ados à succès (la trilogie Délirium, Before I fall/ »Le dernier jour de ta vie », etc.), Lauren Oliver se défend contre ce préjugé réducteur. Elle y rappelle notamment leur diversité : certains visant à divertir, d’autres à inspirer et enfin certains cherchent à entamer le dialogue ou à explorer des questions controversées… sans oublier ceux qui ne sont là que pour payer les factures de l’auteur et satisfaire son éditeur qui est sur son dos pour ne pas avoir respecté ses délais…

Il apparaît ainsi absurde selon elle de tenter d’englober sous un seul jugement monolithique une telle variété et quantité de styles et d’univers, en particulier depuis que le genre a explosé et s’est multiplé.
Elle insiste sur l’extraordinaire créativité et le dynamisme de ce genre qui met l’accent sur les concepts imaginatifs voire expérimentaux et des histoires à la structure extrêment bien construite mais qui pâtit d’une mauvaise image. Sa collègue Lexa Hillyer avec qui elle a fondé une agence d’incubation littéraire (Paper Lantern Lit) et également auteur, la rejoint sur sa vision de la littérature « jeune adulte » (dans une autre interview du même site) en le décrivant comme « un espace où l’on peut explorer des thèmes adultes avec un esprit plus jeune d’optimisme, de possibilité et d’intensité à un âge où tout semble être une question de vie ou de mort ».

Parmi les arguments méprisants qu’Oliver réfute, elle cite le fait que l’expérience adolescente ne présente rien qui vaille le coup d’être étudié, que les personnages ado n’ont rien de valable à dire et que par conséquent les livres mettant en scène des ados n’avaient rien à apprendre et aucune « valeur » excepté celle d’être des divertissements décérébrés. A l’appui, elle riposte que l’expérience adolescente, définie principalement par des changements sismiques de l’identité, par une profonde rupture avec les croyances héritées de l’enfance et une exploration de nouvelles valeurs, mœurs, identité sexuelle et religieuse et de système éthique, a beaucoup à apprendre à un lectorat qui traverse justement ces questionnements tout au long de leur vie.

La littérature ado est avant tout une littérature tournée vers le soi et à ce titre s’avère particulièrement « américaine » d’après elle, par sa résonance avec une nation qui s’est longtemps définie par sa promesse de réinvention ou avec l’époque moderne qui peut être envisagée métaphoriquement comme une rebéllion adolescente prolongée contre les régles socio-culturelles et religieuses de ses parents.

Une héroïne fille ou femme peut-elle être universelle ?

Elle dénonce ensuite plus particulièrement le procès historique fait aux livres écrits par des auteurs femmes et centrés sur des héroïnes. Elle souligne en particulier le problème de la notion d’universalité si facilement accordée aux livres dont les héros sont des hommes, donc « intrinsèquement universels », dans la lignée des mouvements We Need Diverse Books lancé en 2014 et Own Voices books appelant à plus de représentativité et de diversité.

Les fillettes grandissent avec des histoires, des films mettant en scène des héros masculins mais n’ont jamais la réaction de penser qu’ils n’ont pas été écrits pour elles uniquement en raison du sexe du personnage principal, remarque-t-elle. La critique masculine en revanche est prompte à disqualifier d’emblée toute œuvre ayant pour personnage principal une héroïne au motif qu’ils ne correspondent pas à l’audience ciblée, déplore Lauren Oliver.
Les histoires de jeunes filles, de femmes adulte ou de personnes de couleur sont minimisées culturellement par ce réflexe de pensée paresseux qui veut qu’un seul type de personne, de narration et de voix soit universel et définitif.

Le groupe d’amies lycéennes dans l’adaptation ciné du roman « Before I fall » de Lauren Oliver (2017) qui explore notamment la question de la popularité, rivalité, amitité et de la sororité entre adolescentes.

Certes toutes les histoires ne valent pas d’être lues, regardées ou écoutées, conclut-elle, mais c’est une erreur cognitive et un signe de pauvreté d’imagination que de penser que ces dernières peuvent être détectées uniquement sur la base du sexe de l’auteur ou de son personnage principal.

Ndlr : faisons ici une parenthèse pour indiquer que les nouveaux programmes scolaires 2016-17 en France ont vu l’entrée notamment d’un extrait d’Hunger Games pour illustrer le chapitre « Héros, héroïne, héroïsme » aux côtés des chevaliers de la table ronde dans le manuel de français de classe de 5e notamment, au grand dam des parents et des profs 🙂

A cela se rajoute le préjugé historique contre les histoires à connotation « romantiques », de « romance » ou « sentimentales » immédiatement cataloguées comme à l’eau de rose.
Un triste constat de misogynie littéraire et intellectuelle que faisait aussi Stéphane Marsan, directeur éditorial et littéraire chez Bragelonne. Il confiait ainsi au site Actualitté : « dès que l’on fait du féminin, tout ce que l’on fait est alors, pour ceux qui le méprisent, contaminé. Si l’imaginaire, c’est pour les débiles et les enfants, comme je le disais, eh bien Milady, ce sont des conneries pour les gonzesses. »

Hillyer revendiquait pour sa part l’idée que l’on pouvait aborder les sentiments tout en étant féministe. Elle notait avec sa consœur Rhoda Belleza, dans une autre interview** sur le thème plus spécifique du féminisme dans la littérature de fantaisie que les stéréotypes tendent à s’inverser de plus en plus laissant à place une plus grande fluidité dans les genres et les identités ainsi qu’une plus grande ouverture d’esprit sur ce que signifie le « féminin ». [Alexandra Galakof]

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* ‘Before I Fall’ Author Lauren Oliver: Why Don’t People Take Teen Books Seriously?

** Why Feminism In Young Adult Fantasy Is So Essential, According To Two Authors

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