"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)

mercredi 25 janvier 2012

"Avant, pendant, après" / "Les aimants" de Jean-Marc Parisis (+ interview) : Boy meets girl...

Le 11/01/2012 est sortie la version poche de "Les aimants", roman phare de la rentrée littéraire 2009 (et sixième) de Jean-Marc Parisis , qui avait été sélectionné pour les prix de Flore et Renaudot Entré sur la scène littéraire en 1987 avec un premier roman « La mélancolie des fast-foods » qui met en scène un jeune punk en rébellion contre la société et adepte d’un « fascisme passif » (ressorti en poche en janv. 2010 chez J’ai lu). 45e prix Roger Nimier (courant néo-hussard) en 2007, il est salué pour son "style ciselé" et sa "finesse". Qualifié "d'orfèvre du battement de coeur", l’auteur porte bien son nom car son univers est en effet très parisien, « bobo » diront certains, dans la lignée d’auteurs tels que Beigbeder, N.Rey, Jaenada, Mérot ou encore Joncour. On boit des mojitos dans les cafés de la rue Buci, on se sépare rive droite pour mieux se retrouver rive gauche, on s’échange des numéros de téléphone dans des appartements haussmanniens ou à la Sorbonne, on travaille dans la pub ou les médias, on noie son chagrin dans un rail de coke… Si vous aimez l’un de ces auteurs, alors vous entrerez avec plaisir dans ses histoires d’amour où les hommes sont toujours des Casanovas un peu lâches, fuyants, faux blasés et vrais romantiques, errant de femme en femme avant de se laisser harponner par l’une d’elles et en souffrir… Retour sur ses romans phare, « Avant, pendant, après » et « Les aimants » suivi d’une interview de l’auteur :

"Avant, pendant, après" de Jean-Marc Parisis (2007)

« Je savais que ça finirait mal mais j’ignorais les modalités de la séparation, de la perte. La fin de notre histoire me paraissait toujours mystérieuse, différée. Qui lâcherait l’autre ? »

Vie et mort d’une passion, tel pourrait être le sous-titre de ce roman qui comme son nom l’indique s’attache à nous décrire les trois phases d’une relation amoureuse : de la rencontre à l’idylle puis l’insidieux détachement, la rupture… On pense un peu au film 5×2 (cinq fois deux) de François Ozon. Un classique du genre mais revisité avec modernité et une certaine originalité. Un récit court mais dense, dont le principal intérêt réside dans les réflexions du narrateur qui émaillent l’histoire. Ce quadragénaire dont les histoires se sont toujours « achevées en toute indifférence ou en toute sympathie » se révèle à travers son histoire d'amour avec une jeune femme de 18 ans sa cadette où il se trouve pour la première fois à la place de celui qui souffre (tandis que l’autre finit par s’ennuyer)…

C’est finalement l’introspection d’un homme qui s’interroge sur la valeur des sentiments, le pourquoi et le comment, leur évolution, la jalousie, son attitude inédite face à cette jeune-femme, leur complicité, son attention à Elle. Il y a un peu de « Women » ou de Djian (l’un étant inspiré de l’autre d’ailleurs) dans ce roman dans sa façon de saisir le personnage de Gail dans son intimité, les petits détails de son corps, ses attitudes depuis le balcon où il l’a aperçu la première fois de dos. Cette « blonde aux traits de brune » : « Le matin, Gail se réveillait plus tôt que moi pour aller travailler. Le claquement de l’élastique du soutien gorge sur ses épaules me réveillait. J’ouvrais les yeux et je la voyais de dos (…). Sa nuque blonde, son dos mat piqueté de grains de beauté. » ; « Dans une buée de larmes, m’apparaissait le triangle blanc et bombé de sa culotte. Elle désertait avec toute son artillerie de coton. »
Il comprend, avec étonnement presque, ce qu’aimer veut dire, se découvre idéaliste après des années de coucheries désabusées… L'histoire qu'il vit ici est plus intellectuelle que charnelle (même si le premier n'exclut pas le deuxième mais le supplante peut-être ?). L’analyse psychologique du personnage, ses doutes et paradoxes, est à ce titre plutôt réussie et nous le rend attachant. Le style de Parisis est fluide, vivant, imagé voire un peu choc (comme « elle avait envie de me voir, comme ça, comme une envie de pisser » ; « Les visages essuyaient l’époque comme des chiffons » ; « la beauté est une petite chieuse qu’il faut savoir porter ») mais peut-être un peu trop adepte des formules ou des jugements définitifs et autres généralités sur les hommes et les femmes qui sans être caricaturales peuvent frôler le lieu commun. « Les hommes avaient inventé l’amour avant la pornographie. Les hommes étaient des porcs mais ils avaient inventé l’amour, et le monde vivait sur cette invention depuis toujours. (…) Les femmes n’avaient guère fait preuve d’imagination dans ce domaine. Elles s’étaient toujours laissé séduire, conduire, prendre. Au fond elles n’aimaient vraiment que leurs enfants. Sur ce point, les lois de la vie rendaient l’homme et la femme irréconciliables, les femmes faisaient des enfants que les hommes tueraient. », ou encore sa "théorie de la marge" sur les filles de moins de trente ans.
Percutant mais un peu superficiel parfois… Il n’en reste pas moins que l’auteur parvient à interpeller son lecteur, à l’émouvoir (en particulier lors de la scène de rupture où il parvient à restituer une certaine intensité). « Je pouvais aussi nous voir. Grands, minces, tourmentés dans nos tissus d’été. Robe noir, dos nu, costume gris, chemise blanche. Une affiche de film néoréaliste italien. »
Une certaine beauté, douce et violente, émane de sa façon de se mettre à nu, une justesse et lucidité aussi. « Les amoureux ont leur lexique, chaque couple tient un dictionnaire, le sens des mots renaît à chaque baiser. » Le parallèle avec les chansons d’amour populaires (le héros étant parolier) est facile mais néanmoins intéressant pour l’ironie de la « rime facile » ou le reflet qu’il renvoie, même si sa description du milieu musical, industrie du disque (le rapport avec « le chanteur à succès » notamment) pêche par sa caricature. D'ailleurs, on pourrait aussi remarquer que certaines de ses descriptions, comme celle de Gail, sonne très chanson française tendance Eddy Mitchell (la fille aux yeux couleur menthe à l'eau). Un roman qui se lit rapidement avec plaisir (très apprécié des lecteurs, voir par exemple les commentaires laissés sur Amazon), avec d'indéniables qualités même s’il ne laisse pas un souvenir impérissable…

"Les Aimants" de Jean-Marc Parisis (2009)

"Je n'avais pas trente ans, cela faisait déjà un bail que l'on se connaissait. Je me retournais sur les années passées ensemble. Elles me semblaient soudain trop sages, trop théoriques, trop conjugales. Les jours heureux avaient fini par se ressembler. Cette décoloration m'inquiétait. L'inquiétude réveilla des démons longtemps assoupis".

Coup de foudre pour ce livre de la rentrée littéraire de septembre 2009 et largement plébiscité dans la blogosphère littéraire pour la beauté et la force de son texte. Parisis brode un nouveau motif, une nouvelle variation sentimentale au sens noble du terme. Et entonne ici un véritable chant d’amour baigné de nostalgie. C’est un hommage aux femmes que l’histoire de cet amour fou jusqu’à son délitement. Ou comment un long cheminement à deux se construit à partir d’un coup de foudre réciproque et comment ce parcours s'achève, déchu, faute de mieux, tristement, il faut bien le reconnaître.

C’est un livre troublant par l’intensité qui s’en dégage. Les personnages sont simples dans ce presque huis clos amoureux. A leurs cotés, le monde semble flotter. Il y a le narrateur et Ava, c’est tout. Les personnages se livrent entièrement dans une histoire d’amour de jeunesse qui semble les dépasser. « A quoi reconnaît on que l’on s’aime, c’est quand on ne sait pas que l’on s’aime », semble nous dire Parisis. C’est un roman d’une grande sagacité, d’une grande acuité, qui remue dans le fond les questions les plus existentielles, l’amour, donc, le lien réciproque, la mort, le deuil, la perte éreintante de l’être aimé dont on ne mesure pas les conséquences, la perte d’identité qui vous saisit au cœur de votre douleur personnelle.

C’est un livre sur la vie, les rencontres de la vie, leur jalonnement, leurs fondations, leurs injonctions, la perte de repères, le besoin de consolation, le manque de l’autre. La chance de l’autre. La peur de l’oubli de l’autre aussi et ce que cela suggère en nous, ce que cela remue à notre corps défendant, ce que l’on ne peut retenir d’exprimer.
L’histoire ? : Etudiant à la Sorbonne, le narrateur rencontre Ava et l’attirance se fait réciproque dès le premier regard. Durant quelques années, ils mènent une vie de couple, dans un petit appartement. Rien ne semble pouvoir flétrir ou perturber cette belle union. La liberté l’emporte : ce sont de longs moments passés à refaire le monde autour de la littérature, de la philosophie et de la politique. L’amour est simple et relativement muet, c’est un amour qui fait place, s’installe, un amour qu’on ne combat point, qu’on n’essaie pas de retenir, un amour «intellectuel» dont on ne discute pas la fièvre.

Les deux héros vivent une histoire délicate comme au cinéma dans la veine d'un Truffaut. On apprend que le narrateur écrit son premier roman. Il progresse dans l’écriture, la promotion d’un roman. L’histoire ou plutôt les sentiments d’Ava semblent vaciller à ce moment là... Ava s’éloigne, en perte de repères, laissant le narrateur à ses doutes, ses compromissions. Et puis se perdant peu à peu de vue en raison de la maladie qui frappe l’héroïne, ils passeront du stade d'amants à celui d’amis, puis finiront bientôt par ne plus rien ignorer d’une relation simplement fraternelle.

Avec Parisis, on revisite toutes les formes de l’amour, du plus fou au plus ordinaire. On n’est plus dans le même périmètre, l’amour fou a déserté son territoire. Les fameuses interrogations d’Ana sur la mort prennent alors une dimension considérable, d’autant qu’en écho, le narrateur, frappé par sa disparition comprendra, à rebours, que ce sentiment présent depuis 30 ans tendait bel et bien à lui signifier qu’Ava était la femme de sa vie..

La seconde partie du livre déploie plus particulièrement la force du style de Parisis. L’auteur se confesse avec beaucoup de justesse sous le sceau du chagrin. Il est des pages particulièrement touchantes : « Je suis de nouveau seul, un peu plus seul qu’avant de la rencontrer à la Sorbonne, étranger ici-bas, noué dans le mystère de son effacement » ou « Que serais-je si je n’avais pas rencontré Ava à vingt ans ? Ma nature profonde était-elle d’être impressionné par une femme ? Elle est arrivée, et pour moi, le monde en fut changé. Elle est partie, le monde bascule encore. »

Parisis ne faillit pas à sa réputation « d'écrivain français qui parle le mieux des femmes ». De fait, son écriture est réellement servie par un style éblouissant, d’une grande pureté. Citons un passage qui pourrait bien le définir justement : "A moins d'être un génie, on n'est jamais seul à penser ce que 'on pense, on n'invente rien, on attrape une idée qui flotte dans l'air. C'est affaire de télépathie, de souplesse. Pour le style, c'est différent. Le style est donné en propre, en grâce à celui qui le reçoit. Le style est absolument original, non reproductible. Et non sexué. Le style, c'est plus que l'homme ou que la femme. Le style, c'est l'âme, il recouvre le corps, le supplante. Ava avait un style, Ava avait une âme. Qui était elle ? Je veux dire : où allais-je quand j'allais vers Ava ? Quand nous vivions ensemble, à notre manière, la question ne se posait pas. Maintenant que nous avions officialisé notre séparation de corps, que notre dernière étreinte remontait à plusieurs années, la question de la destination de l'amour pur, dégagé de tout désir physique, se posait dans son évidence et sa difficulté."
C’est l’émotion qui jaillit à tout instant grâce à ce travail d’orfèvre, qu'il s'agisse de décrire les scènes relatives aux situations extérieures qui occupent les héros au début du roman, les attitudes ou les humeurs subtilement dépeintes, mais aussi le manque et la crainte de perdre l’autre. Tout l’intérêt de ce roman, servi avec âme et profondeur, repose sur son écriture, sertie comme un diamant. La dépendance et le mystère de la dépendance de l’amoureux fébrile et servile est, ici, parfaitement dessinée et assumée. Chez un homme, c’est rare. [Laurence Biava]

A lire aussi : Peut-on encore écrire une histoire d'amour ? (billet d'humeur)

Interview de Jean-Marc Parisis : "L’amour est une idée quasi morte."
propos recueillis par Laurence Biava

Hemingway disait qu'"un auteur n'est rien sans ceux qui le précèdent" : revendiquez-vous une filiation littéraire ? Quels sont vos auteurs de prédilection ? Ceux que vous lisez et relisez ? Lisez vous d'ailleurs beaucoup lorsque vous même écrivez ? Lisez vous beaucoup, tout court ?
Pas de filiation littéraire, mais des fraternités. La première, c’est le romantisme allemand et français, Novalis, Hölderlin, Nerval, Baudelaire, et sa descendance, Gracq et Breton, en tête. J’ai beaucoup lu Yukio Mishima, Norman Mailer, James Ellroy. Des écrivains français contemporains me passionnent : Michel Houellebecq, François Taillandier, Cécile Guilbert, Guy Dupré. En décembre, je suis allé au Mémorial de la Shoah voir la belle exposition consacrée à Benjamin Fondane, un géant. Il y a huit jours, Bright Star, le film assez sublime de Jane Campion, m’a remis sur la route de John Keats. Et j’ai retendu le drap blanc de la poésie : Rilke, Yeats, Dylan Thomas, Apollinaire, Eluard… Tout cela est varié, mais les auteurs auxquels je reviens toujours se nomment Retz, Balzac, Chateaubriand, Chandler et Pasolini. Des phares qui permettent de travailler dans leur lumière.

J'ai beaucoup aimé dans "Les aimants" la façon dont toutes les formes de l'amour semblent revisitées, du "coup de foudre" amoureux à son délitement, jusqu'au vacillement final qui fera passer les deux héros du stade d'amants à celui d'amis. Quelle est votre vision des rapports amoureux actuels, quelle opinion formulez-vous à propos de leur rapide déliquescence ou du nombre accru de divorces ? Car la force qui se dégage de l'histoire d'amour "construit" entre Ava et le narrateur semble appartenir à une époque révolue.
L’histoire des Aimants débute dans les années 80, il n’y a pas trente ans, mais c’était un autre monde et d’autres rapports. Les téléphones portables, les sms n’existaient pas. La technologie n’astreignait pas à une présence permanente auprès de l’autre — présence qui devient vite excessive, tyrannique. On prenait le temps, on jouait avec lui, on établissait des distances pour mieux se retrouver. On pouvait passer des jours sans se parler, sans pour autant s’oublier ou se soupçonner. Le rapport était plus libre, moins inquiet, moins vaniteux. Dans Les aimants, le narrateur note à propos de sa relation avec Ava : « Je me demande même si l’on savait qu’on s’aimait. » L’amour n’était pas théorisé, il se vivait, il se reposait et il renaissait dans les plis du temps. Aujourd’hui, pour des raisons trop longues à exposer ici mais que j’ai commencé à développer avec Depuis toute la vie en 2000, l’amour est une idée quasi morte. Dans "Les aimants", le narrateur évoque les années 2000 en parlant d’ « un monde de damnés, paniqués, fous d’eux-mêmes, prêts à tout pour cannibaliser l’autre. » Cette phrase a vraiment marqué, quantité de lecteurs me l’ont citée spontanément, et cela m’a fait plaisir. Ils y ont reconnu notre époque. Aujourd’hui les dimensions de liberté, d’intimité et de mystère, essentielles au rapport amoureux comme à la vie de tous les jours, ont pratiquement disparu. Beaucoup de gens sont trop abîmés pour aimer qui que ce soit. Ils fantasment l’amour sans le vivre. L’amour reste l’exception quand la loi commune est le néant.

Vous avez une réputation de styliste affûté, une écriture d'une grande pureté. Comment travaillez-vous pour parvenir à un tel résultat ? Prenez vous des notes, écrivez-vous à l'instinct ? Faites-vous un plan, comment organisez-vous votre pensée, retravaillez-vous beaucoup vos phrases ?
Certaines phrases jaillissent comme des évidences, elles sont, sinon parfaites, du moins définitives. Dès le premier jet, je sais que je vais les garder. Elles ont un air de vérité, intouchable. D’autres, et ce sont les plus nombreuses, réclament une nuance, un réglage, parfois même dix réglages... J’écris donc de toutes les manières possibles, à l’instinct, à chaud, à froid, en prenant des notes et en reformulant. Ecrire, pour moi, ça signifie surtout réécrire, faire des gammes, ajouter des voix et des instruments, mixer, régler les basses et les aigus, exactement comme un musicien en studio. C’est du travail, mais le travail, c’est la moindre des choses quand on compose des livres. Et c’est surtout, dans mon cas, un plaisir, une liberté. Les poses d’artiste maudit et de créateur qui se prend la tête, c’est absurde et indécent.

Quelle place, importance accordez-vous à Internet dans votre travail ? Utilisez-vous les moyens modernes de communication tels que les blogs, réseaux sociaux de type Facebook ou Twitter comme le font certains auteurs ?
Internet me sert essentiellement à retrouver des chansons, des mélodies qui me trottent dans la tête depuis vingt ou trente ans, des airs qui m’ont enchanté à un moment donné, des chambres d’écho où les images se réveillent. Dernières madeleines musicales : Tender Lovin’ Care de MFSB, The First Picture of You de Lotus Eaters et Song for Whoever de Beautiful South. J’espère aussi des nouvelles de David Bowie, car la vie est moins belle sans Bowie. Je ne me rends pas sur les réseaux sociaux ni sur les blogs littéraires. Début février, dans Libération, je suis tombé sur une réflexion de Jean-Pierre Dionnet : « Un mec qui va sur Internet n’a pas de pays. » Moi, j’ai trop de pays. Ceci dit, un auteur inconnu peut très bien émerger sur un blog littéraire. L’important, c’est le contenu de l’écriture, le caractère et l’énergie du style. Le support n’est pas accessoire, mais il est relatif.

Merci à Jean-Marc Parisis du temps accordé.

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