Romans dystopies, satire et thrillers

Romans dystopie, anticipation ou thriller psychologique : le meilleur des romans qui anticipent les évolutions de nos sociétés et/ou dénoncent ses dérives : du consumérisme extrême à la désintégration familiale en passant par le totalitarisme, l’idiotie moderne et postmoderne, les manipulations marketing, les nouvelles technologies ou l'aliénation bureaucratique...

« Bonjour paresse » de Corinne Maier : Travailler moins pour vivre plus

Corinne Maier est très maligne. Cette économiste, ex cadre d’EDF (elle s’est fait virer depuis) reconvertie dans la psychanalyse, aurait dû travailler dans une agence de pub car elle se débrouille plutôt bien en slogan vendeur et en formules percutantes. En effet, son petit essai à visée pamphlétaire paru en 2004 et qui a défrayé la chronique pourrait être assimilé à de la publicité mensongère… Alors que le cadre moyen stressé et désenchanté s’attend à y trouver une cohorte de conseils pour se la couler douce au travail, il ne trouvera en réalité qu’une liste de raisons pour se « désengager » mais pas grand chose pour y arriver hormis dans le dernier chapitre seulement deux, trois idées (émanant surtout d’autres sources telle que la bande dessinée « Le principe de Dilbert »…). Si l’on peut reprocher au petit livre provocateur de tromper un peu « le chaland », il n’en reste pas moins intéressant pour l’état des lieux, souvent juste, qu’il dresse de l’univers hypocrite des cols blancs modernes.

Le « cauchemar climatisé » du bureau vu par les trentenaires : « Bonjour paresse » de Corinne Maier, « Eloge du miséreux » Mabrouck Rachedi, « Morts de peur : la vie de bureau », « Travail, mode d’emploi »…

La « valeur travail » était au coeur de la campagne présidentielle avec le fameux slogan « Travailler plus pour gagner plus » de Nicolas Sarkozy, elle s’avère aussi au coeur de l’inspiration des auteurs ces derniers mois et même le sujet de philo du bac de la série ES (économique et social) de 2007 s’y est intéressé avec la délicate question : « Que gagnons-nous à travailler ? ».
Une question qui taraude justement la génération des trentenaires entrés (difficilement, crise économique oblige) dans la vie active et vite désenchantés par les conditions de travail et les promesses non tenues par le mirage de l’Entreprise. Il paraît même que « 11% des cadres en CDI sont considérés comme fous », d’après le psychiatre Patrick Laugeon !
Trois nouveaux auteurs ont décidé de s’attaquer à ces désillusions avec plus ou moins de brio…

L’adversaire d’Emmanuel Carrère, Crime et châtiment…

Avec « L’adversaire » publié en 2000, Emmanuel Carrère, ancien journaliste et alors surtout connu pour « La classe de neige » (prix Femina), se risque avec talent et succès (adapté deux fois au cinéma dont l’une avec Daniel Auteuil dans le rôle titre en 2002) au genre de « docufiction » (ou « non fiction novel » comme l’avait baptisé Capote qui l’inaugurait avec In cold Blood, en 1966).

« Boborama » de David Angevin, une tentative de 99 francs dans les coulisses de la presse en général et de Télérama en particulier

Que faire quand votre boîte vous insupporte et que vous sentez la rupture de contrat proche ? Ecrire un livre pardi ! Frédéric Beigbeder a inauguré la tendance avec brio en 2000 avec son caustique et drôlatique 99 francs sur le monde des pubeux. David Angevin ancien journaliste de Télérama de 35 ans, a tenté, dans son sillage, en 2006, de dépeindre les coulisses des journaleux et plus particulièrement la face cachée de la célèbre bible culturelle « catho-gaucho-bobo » des profs socialistes et d’une certaine « élite française » de l’Ile de Ré à l’île Saint-Louis, répondant au doux pseudonyme de « Boborama ». Toute ressemblance avec des faits réels serait fortuite of course ! Il livre donc sa vision de l’intérieur d’un système qui attise bien des convoitises mais génére aussi bien des désillusions. Si l’idée de départ aiguise la curiosité (et aurait fait grincer des dents), le traitement s’avère un peu décevant même si demeurent de bons passages… A noter que l’auteur devrait publier courant 2007 un nouveau roman (comédie familiale).

Les lois de l’attraction de Bret Easton Ellis, Les affinités électives version campus novel

« Les lois de l’attraction », deuxième roman de Bret Easton Ellis publié en 1987, à l’âge de 23 ans, dans la droite lignée de son premier opus « Moins que zéro », poursuit son exploration d’une certaine jeunesse américaine, dorée et décadente. Après avoir planté son intrigue dans la période particulière et flottante des vacances de Noël, l’auteur nous entraîne au cœur même du campus, de ce microcosme universitaire où la principale occupation consiste à tester son pouvoir « d’attraction » et chercher celle ou celui qui comblera la solitude de sa chambre…

« Choke » de Chuck Palahniuk bientôt sur grand écran…

Le maître des fables acides à l’imagination débridée voire déjantée, verra prochainement le troisième de ses romans -foisonnant- « Choke » adapté sur grand écran, après le magistral Fight Club, en 1999 adapté par David Fincher…

99 francs / 14,99 € de Frédéric Beigbeder ou l’homme qui ne voulait plus vendre son âme…

99 francs / 14,99 € de Frédéric Beigbeder: environ 400 000 exemplaires vendus en France, près de 30 traductions dans le monde (Etats-unis, Angleterre, Allemagne, Espagne, Italie, Hollande, Croatie, Roumanie, Serbie, Chine, Ukraine, Bulgarie, Slovénie, Finlande, Corée, Tchéquie, Grèce, Portugal…), des fans de Paris à Sofia… Paru en 2000 (écrit entre 1997 et 2000, lorsque Frédéric Beigbeder travaillait comme créatif dans l’agence de publicité Young & Rubicam), et rebaptisé depuis 2002 en « 14,99€ », il est incontestablement devenu culte.

Les racines du mal de Maurice G. Dantec, Théorie du chaos et de la prédation humaine

Publié en 1995, grand prix de l’imaginaire et prix Rosny Aîné en 1996, ce roman culte (écoulé à 60 000 exemplaires à l’époque ) a révélé Maurice G. Dantec à un large public, après le succès de son premier ouvrage « La sirène rouge » (la cavale infernale d’une gamine au cœur de l’Europe gangrenée) qui le consacre « prince », « chef de file de l’école du néopolar », « messie du cyberpolar français » ou encore du « polar d’anticipation », « neuropolar » ou « polar technoïde »… Les étiquettes ne manquent pas ! Un roman d’avant sa reconversion au catholicisme, son combat chrétien, sioniste, pro-américain, anti-laïque, fasciste et « contre-révolutionnaire militant »… Déchaînant (déjà !) les passions, ce livre encore qualifié de « black book neuromatriciel » se distingue notamment par la combinaison des genres qu’il réussit à opérer en particulier celui du roman noir policier et de la science-fiction (prospection scientifique), tout en les dynamitant par une myriade de considérations politiques, métaphysiques ou encore philosophiques… Ce qui lui confère des allures de roman à thèse. Foisonnant donc, imaginatif sans aucun doute, haletant parfois mais surtout inégal voir bancal, « Les racines du mal » tente comme leur titre l’indique de remonter à l’origine de la violence et des crimes humains, dans ses tréfonds les plus obscurs et d’en comprendre les mécanismes. Un pari ambitieux qui ne tient hélas pas toutes ses promesses…

« La Théorie quantitative de la démence » (The Quantity Theory of Insanity) de Will Self


Dans « La Théorie quantitative de la démence », Will Self, un des auteurs britannique en vogue, sacré par la prestigieuse revue littéraire britannique Granta comme « chef de file de la nouvelle fiction anglaise », s’est donné pour mission d’explorer et de mesurer, tel un entomologue, les différentes formes de folie qui peuplent notre quotidien, et plus particulièrement celle des quartiers populaires de Londres, de Camden à Gospel Oak en passant par Crounch End… Charles Bukowski qui a dit « Certains ne deviennent jamais fous… Leurs vies doivent être bien ennuyeuses » aurait sans doute apprécié cette auscultation du « plus sacré des sanctuaires modernes » : l’esprit.

« Identification des schémas » de William Gibson : Quand la virtualité donne les clés pour décoder la réalité…

Avec « Identification des schémas », William Gibson, auteur du célèbre « Neuromancien » paru en 1984, oeuvre pionnière sur les réseaux informatiques et le cyberespace et écrivain phare du mouvement cyberpunk dans les années 80 (genre alternatif ayant notamment contribué à donner ses lettre de noblesse à l’univers du jeu vidéo et influencé le cinéma hollywoodien : de « Matrix » à « Existenz » en passant par « Bienvenue à Gattaca »,…), a publié en 2004 un roman plus accessible aux lecteurs de littérature générale, qualifié de « mainstream » par certains, lui qui était jusqu’à présent surtout connu des lecteurs de SF.

« Démonologie » de Rick Moody, Les démons de l’Amérique moderne exorcisés

Rick Moody est considéré comme l’un des romanciers américains les plus prometteurs de sa génération et impose sa voix originale outre-Atlantique aux côtés des Jonathan Franzen, Jonathan Safran Foer, Jeffrey Eugenides ou encore Paul Auster et Philip Roth pour les doyens… Ce new-yorkais révélé avec le somptueux « Purple America » en 2000, ausculte avec réalisme et un cynisme quasi-parodique, les maux de la société américaine gangrenée par la solitude, le vide existentiel remplacé par le matérialisme à outrance, l’âpreté au gain, le manque de repères et d’authenticité dans un monde factice où les masques prédominent, l’effacement des liens familiaux ou encore les blessures de l’enfance. On n’est jamais bien loin de la démence dans cette Amérique profonde de la côte ouest, middle class. Publiées en 2002 les nouvelles qui constituent le recueil Démonologie ont été écrites parfois à plusieurs années d’intervalle. En dépit de la gravité ou du tragique des thèmes qu’elles abordent, l’auteur réussit la prouesse d’y injecter chaque fois une sorte de comique de farce qui fait toujours hésiter le lecteur entre le rire ou les larmes… Déstabilisant, anti-conformiste et souvent bouleversant.

« Bandes alternées » de Philippe Vasset, La société du spectacle « home-made »

Dans ce troisième et dernier roman, paru en 2006, qui vient clôturer sa fresque sur les relations entre création artistique et machines (débutée avec Exemplaire de démonstration et Carte muette), Philippe Vasset s’intéresse à un débat d’actualité sensible, à l’heure des staracs et du boom de l’auto-production ou auto-édition facilitées par Internet et la numérisation : « Un artiste, ne demandant qu’à être réveillé, sommeille-t-il en nous tous ? » En d’autres termes : Tout le monde peut-il être artiste ?, Y a-t-il un art officiel et des arts officieux ? Autant de questions soulevées dans ce petit opus, encore une fois assez surprenant, teinté d’une ironie cruelle envers les productions formatées mais aussi la prolifération d’aspirations artistiques indépendantes…

« Exemplaire de démonstration » de Philippe Vasset, le Orwell moderne du roman d’anticipation culturelle

Quel est l’avenir de la création littéraire dans un monde où le marché fait sa loi ? Peut-on cartographier Internet ou encore tout à chacun peut-il se proclamer « artiste » dans un monde où la création est désormais à portée de clic ? Autant de questions passionnantes auxquelles Philippe Vasset tente de répondre depuis 2003 avec son premier roman intitulé « Exemplaire de démonstration », premier tome d’une trilogie (suivie de « Carte muette » et « Bandes alternées ») qui analyse les rapports entre la création artistique et « les machines ». Très discret, ce trentenaire atypique, rédacteur en chef du magazine Africa, spécialiste du renseignement industriel et politique, a révélé au fil de ses trois livres, une réflexion des plus originales sur les enjeux culturels actuels et plus précisément sur l’avenir de la littérature. Sorte d’Orwell moderne, il met à jour les nouvelles régles du jeu à l’heure d’Internet, des logiciels, de la virtualisation et de la démocratisation des moyens de création. Cela fait froid dans le dos… Et appelle à réfléchir sur les mutations en cours de « l’acte de création »… Des romans en forme d’essai, courts mais denses et surtout passionnants, désormais disponibles en poche !

Les particules élémentaires de Michel Houellebecq, Une métaphysique de l’homme occidental post-moderne

En 1998, 4 ans après « Extension du domaine de la lutte », Michel Houellebecq, âgé de 40 ans, enfonce le clou et poursuit sa peinture désespérée et désespérante des mœurs sociales et sexuelles de la fin du XXe siècle. C’est avec ce roman « Les particules élémentaires », se voulant le portrait d’une certaine génération masculine désenchantée (celle de l’auteur, né en 1958) en quête de nouveaux repères, qu’il connaît la consécration. Qualifié alors de “Karl Marx du sexe” ou bien de “ nouveau Céline”, de « génie » ou encore de « visionnaire », il incarne une nouvelle donne romanesque. Les thèmes qu’il aborde sont pourtant loin d’être novateurs et encore moins populaires (les échecs affectifs et sexuels de deux frères dépressifs). Un roman anti-commercial s’il en est. Ce « roman noir de la sexualité française » utilise aussi une forme assez austère liée à l’écriture quasi clinique de l’auteur, du moins en apparence. Alors pourquoi un tel engouement ? La dimension polémique de l’ouvrage aura sans douté joué. En effet, le livre n’hésite pas à aborder quelques sujets tabous avec une lucidité et un cynisme parfois glacials. Une caractéristique qui aurait tout aussi bien pu lui attirer un parfait rejet du lectorat (ce qui a tout de même été le cas bien entendu avec une scission entre les pro et les anti-houellebecq). Mais surtout la force de l’auteur est d’avoir su développer de nouveaux angles d’approche de différents problèmes de société, en tissant des parallèles inédits entre le système économique, sexuel, scientifique ou encore religieux… Sa vision sans concessions n’hésite pas à s’attaquer à quelques tabous. Et pourtant derrière le cynisme à toute épreuve de l’auteur voire la provocation idéologique, « Les particules élémentaires » cache une grande sensibilité et même un grand romantisme…

« Les particules élémentaires » de Michel Houellebecq: la lecture politique et sociologique (suite)

Suite de la critique du roman « Les particules élémentaires » : la lecture politique et sociologique

« 1984 » de George Orwell : Orwell visionnaire ? (2)

On a souvent qualifié Orwell de visionnaire, voire de prophète sur les grandes désillusions des années 50, le développement d’une société de masse dominée par le mensonge, la violence et par le spectacle médiatique et technologique.

« Survivant » de Chuck Palahniuk : le grand jeu de massacre de la vie moderne…

« Survivant », deuxième roman de Chuck Palahniuk, publié en 2001 soit deux ans après son brulôt culte « Fight Club » en 1999, Survivant est une nouvelle fable noire à la fois délirante et terrifiante sur les déterminismes sociaux, le sens de nos existences dans une société moderne ayant perdu toutes ses valeurs spirtuelles, notre propension au suicide, l’éternité ou encore notre faiblesse à vouloir coûte que coûte « croire » en un protecteur supérieur, en « un sauveur » quelqu’il soit.

« U.V » de Serge Joncour, Péril en la demeure (avec piscine…)

« U.V » de Serge Joncour, récompensé par le prix France Télévision, ce quatrième roman, après son remarqué roman « Vu » en 1998 (qui n’a rien à voir avec le thème d’U.V si ce n’est le jeu de mot sur leur titre respectif) est paru en 2003 aux éditions Le Dilettante, et adapté au cinéma par un jeune réalisateur Gilles Paquet Brenner en mai 2007 (le scénario a été co-écrit par Lolita Pille). L’auteur en entomologiste poursuit ici son exploration d’univers sombres où règnent une inquiétude sourde, une mélancolie et une angoisse diffuse

Le démon d’Hubert Selby Jr, Harry un ami qui vous veut du mal… malgré lui

Le démon d’Hubert Selby Jr, publié en 1976, ce troisième roman (après Last Exit to Brooklyn et La Geôle) de l’écrivain culte de la génération beat américaine, est souvent considéré comme son chef d’œuvre absolu. Bien différent de l’univers sordide habituel de ses écrits, il a choisi dans ce roman de mettre en scène un jeune yuppie, un jeune cadre dynamique, dont seul le prénom résonne comme un signe de mauvaise augure, Harry (prénom que l’auteur reprend systématiquement de roman en roman pour incarner son héros souvent condamné d’avance…

Sang et stupre au lycée de Kathy Acker, le conte cauchemardesque et punk d’une adolescente damnée

Kathy Acker connaît le succès avec la publication de « Sang et stupre au lycée » dans les années 80. Cette avant-gardiste disjonctée new-yorkaise des années 70, aujourd’hui étudiée par les universités anglo-saxonnes qui en font l’emblème de la radicalité, revendiquait l’héritage de Kerouac ou de Burroughs, et comme eux subit controverse et censure. Représentante de la seconde vague de la Beat generation, cette féministe acharnée morte en 1997 (année de la mort de ses maîtres Allen Ginsberg et William S. Burroughs) à Tijuana (elle n’a pas eu droit aux hôpitaux gratuits), est l’auteur d’une oeuvre subversive voire osbcène, novatrice tant sur le fond que sur la forme.
Dans « Sang et stupre au lycée », un ovni graphique et littéraire, elle confesse ce terrible constat qui résume en quelque sorte son oeuvre : « Les écrivains créent ce qu’ils créent à partir de leur souffrance pleine d’effroi, de leur sang, de leurs tripes en bouillie, du magma horrible de leurs entrailles. Plus ils sont en contact avec leurs entrailles, plus ils créent. (…) La vie d’un écrivain est horrible et solitaire. Les écrivains sont bizarres alors gardez vos distances. »