Littérature intimiste

Les livres des "choses de la vie", les "fragments de la vie des gens" aux héros névrosés, paumés, losers magnifiques. Attentifs aux détails du quotidien et au désespoir ordinaire qu'ils content avec sensibilité, subtilité voire cruauté ou cynisme... Une littérature puisée au plus profond des êtres. Romans psychologiques et existentiels.

Chaos calme de Sandro Veronesi: « Pourquoi je continue à bander au lieu de souffrir ? »

« Chaos calme » de Sandro Veronesi, publié en 2005 en Italie et en 2008 en France (prix Méditerranée étranger , prix Femina du roman étranger), est le roman de la consécration pour l’écrivain toscan. Il a été remarqué pour « sa liberté de ton, son ironie désinvolte et son goût de la transgression » autour de thèmes familiaux. Adapté au cinéma en 2008 avec Nanni Morretti dans le rôle titre, il vient de sortir en poche en février 2010.

« Netherland » de Joseph O’Neill : Réinventer le rêve américain post 11 septembre…

Netherland de Joseph O’Neill est considéré comme l’un des meilleurs « 9/11 novel » (roman du 11 septembre en VF), devenu un genre à part entière ces dernières années avec une myriade de romans qui tentent de traduire le choc et la symbolique de cet évènement chaotique. « Netherland » publié à la rentrée littéraire de 2009, auréolé de la recommandation enthousiaste d’Obama, offre un regard original sur ce drame humain.

Le Théorème d’Almodóvar d’Antoni Casas Ros: « Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté »

Automne 2007 : Richard Millet, éditeur chez Gallimard, reçoit un mystérieux manuscrit d’une agent littéraire barcelonaise, intitulé Le théorème d’Almodovar, premier roman d’un certain Antoni Casas Ros. Né en 1972 en Catalogne française, vivant actuellement à Rome et écrivant en français. Personne ne l’a jamais vu chez Gallimard. Comme le narrateur de son roman, il a été défiguré suite à un grave accident de voiture et a décidé de ne pas se montrer.

Faire l’amour – Fuir – La vérité sur Marie (PRIX DECEMBRE 2009) : Trilogie du (dés)amour par Jean-Philippe Toussaint

Faire l’amour – Fuir – La vérité sur Marie de Jean-Philippe Toussaint: ces trois romans constituent une trilogie ou plutôt un triptyque amoureuse(x) en trois actes qui peuvent néanmoins se lire indépendamment les uns des autres. Il raconte par fragments et flash-backs la relation qui unit et désunit le narrateur à une certaine « Marie ».
Le belge compte parmi les auteurs contemporains phares des éditions de Minuit aux côté de Jean Echenoz, Marie N’Dyae ou encore Eric Chevillard, revendiquant haut et fort leur exigence littéraire.

« Le livre de Jérémie »/ « Sarah » de J.T Leroy : 4 ans après l’imposture, que penser du « surdoué » de la littérature américaine ?

Surgi de nulle part en 2001 et immédiatement proclamé comme le nouveau jeune prodige de la nouvelle génération littéraire américaine, J.T Leroy (J comme Jeremiah, et T pour… Terminator !) fascine autant qu’il intrigue. Tant par ses histoires troubles, sulfureuses et violentes, son style à la fois brut et poétique que son personnage, celui d’une créature postmoderne branchée pétrie de pop-culture, icône underground (un jeune-homme androgyne ne sortant jamais sans sa perruque blonde et ses lunettes noires). Porté au pinacle par les grands noms de la littérature, de Chuck Palahniuk à Dennis Cooper en passant par Mary Gaitskill et vénéré par le réalisateur Gus Van Sant (avec qui il a co-écrit le scénario de Elephant) Lou Reed ou encore Garbage (qui lui a dédié deux morceaux), ces deux premiers opus « Sarah » et « Le livre de Jérémy » (adapté au cinéma en 2004 par Asia Argento) accèdent très vite au rang de livres culte. Mais en 2005, le New-York Times révèle que le jeune surdoué serait en réalité une quadragénaire mal dans sa peau : Laura Albert. Le mythe s’écroule et le scandale éclate…

« Cette camisole de flammes » de Gabriel Matzneff : journal d’un jeune-homme rebelle [1953-62]

L’adolescence, la jeunesse dorée sont des thèmes dont nous avons parlé en cette rentrée littéraire 2009. Ils sont aussi au cœur de ce premier tome des journaux, ses « carnets noirs » comme il les a baptisés, de Gabriel Matzneff. Un auteur aujourd’hui boycotté par les médias (mais bénéficiant toujours d’une communauté de lecteurs très active et du soutien de quelques auteurs contemporains) après un certain âge d’or dans les années 70-80. En cause sa pédophilie ouvertement revendiquée qui s’affirme déjà dans ce premier journal. Il est donc toujours difficile de lire Matzneff pour cette raison et encore plus d’avouer une admiration pour la force de son style ou de ses idées, sa liberté, ses obsessions… « Une œuvre qui suscite admiration et débat, scandale et fascination », comme le résume à juste titre son éditeur. Car si ses actes peuvent parfois révolter, on ne peut lui enlever le courage (ou l’inconscience ?) de toujours les assumer et de ne jamais rien renier (« Mieux vaut périr en restant soi-même que prospérer en se reniant… » écrit-il d’ailleurs en guise de philosophie de vie). Entre 16 et 25 ans, on retrouve en germe tous les thèmes qui habiteront ces futurs tomes (« A seize ans, j’étais pour l’essentiel celui que je suis aujourd’hui », écrit-il en préface). Sa noirceur peut-être à son paroxysme, sans cesse concurrencée par son appétit, son ardeur pour la vie et de ses plaisirs. Entre tentation du suicide et hédonisme. C’est le deuxième qui l’emportera. On dévore ce journal qui insuffle une énergie à la fois sombre et lumineuse : c’est d’ailleurs ce qui est étonnant chez cet auteur, sa personnalité à la fois angélique et perverse, « l’archange aux pieds fourchus » comme il a intitulé un autre tome de ses journaux. Oscillant en permanence entre la pureté par son goût de l’absolu et l’égocentrisme cynique.
Une œuvre « nocturne et solaire » qui doit faire taire, une bonne fois pour toutes les détracteurs du « nombrilisme » en littérature (expression qui ne veut rien dire et qu’il analyse d’ailleurs avec brio) mais qui n’est pas à mettre entre toutes les mains…

De « Mille morceaux » à « L.A Story »: James Frey, écrivain de la modernité et des névroses urbaines

« Mille morceaux » de James Frey a rendu célèbre son auteur, porté aux nues suite à l’émission d’Oprah Winfrey en 2003, célèbre talk show américain réputé pour son effet prescripteur, avant d’être traité comme un pestiféré. James Frey est en effet avant tout connu par le scandale qu’il a suscité lors de la sortie de son premier roman. Objet du courroux : l’histoire de sa rehab pour sortir de sa double dépendance à l’alcool et au crack, qui serait trop librement inspirée de la réalité. En résumé, l’écrivain est condamné parce qu’il aurait « trop romancé»… Au-delà de cette polémique stérile, il est intéressant de se pencher sur l’œuvre de cet écrivain considéré comme « le livre sur la toxicomanie le plus intense de sa génération » par Bret Easton Ellis himself

Mes illusions donnent sur la cour de Sacha Sperling : la jeunesse dorée racontée, pas si en toc…

Avec « Mes illusions donnent sur la cour », il semble que le « flambeau » du créneau « jeunesse dorée désespérée » soit repris par un auteur prometteur: Sacha Sperling, coup de cœur de Frédéric Beigbeder qui voit en lui un énième « Bonjour tristesse ». La jeunesse dorée parisienne ou américaine est devenue ces dernières années un sujet en or (ha ha). De Bret Easton Ellis à Nick Mc Donell jusqu’à Gossip girl ou de Lolita Pille à Thibault de Montaigu pour les plus connus, les malheurs existentiels des pauvres enfants de riches (les « nappys » comme ils ont été surnommés à l’époque, contraction d’happy et no happy) font recette et passionnent les lecteurs.

« L’insoutenable légèreté de l’être » de Milan Kundera : « Que peut valoir la vie, si la première répétition de la vie est déjà la vie même ? » (2/2)

2e partie de notre chronique (voir la première partie) : La délicate articulation/imbrication d’une histoire d’amour avec le contexte politique, « Vivre dans la vérité », une obsession forte de l’auteur, La dimension philosophique : sous le signe de Nietzsche et de Parménide et discussion de sa théorie sur « l’inexpérience terrestre », Une réflexion sur l’art et la beauté, Quelques mots sur l’adaptation cinématographique du roman par Philip Kaufman (avec Daniel Day-Lewis et Juliette Binoche)

« Ames perdues » de Poppy Z. Brite: Sang et stupre au lycée…

« Ames perdues » de Poppy Z. Brite, est le premier roman, (« Lost souls » en VO) publié à 25 ans, en 1992.
Considérée comme la chef de file d’une nouvelle génération d’auteurs entre littérature underground et terreur, Poppy Z. Brite a été étiquetée de « Stephen KING-trash-punk » ou d’écrivain « gothico-branchée ». Si ses romans s’ancrent bien dans un univers plutôt noir voire macabre, dit « amoral » orienté « sex, drug et rock », c’est avant tout l’esthétique et l’écriture organique qu’il faut retenir de la dame de la Nouvelle Orléans.

D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère: Les conditions humaines

D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère a été salué comme un véritable chef-d’oeuvre dans les milieux littéraires. Il accomplit l’exploit de traiter « de vie et de mort, de maladie, d’extrême pauvreté, de justice et surtout d’amour », en évitant tous les clichés et en collant au plus près à la réalité. Un titre qui montre …

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« Interventions 2 » : Michel Houellebecq s’incruste dans la société de conversation / La réflexion théorique comme matériau romanesque (extraits choisis)

« Interventions 2 »: Michel Houellebecq, une ré-édition d’un recueil de ces chroniques et d’entretiens parus dans diverses revues (de la NRF à Paris Match, 20 ans ou Les lnrockuptibles…), depuis 1992, augmenté de poèmes inédits. Réunis sous le titre très engagé d’ « Interventions 2 ». Une bonne surprise pour ses lecteurs férus qui retrouveront son franc parler aiguisé, son cynisme, ses obsessions habituelles et sa « pensée théorique » sur une multitude de sujets allant de l’éloge du cinéma muet à la connerie de Jacques Prévert en passant par l’art contemporain, le positivisme ou le salon de la vidéo hot…

Léviathan de Paul Auster, L’effet papillon…

« Léviathan » de Paul Auster: un titre qui fait référence à la mythologie (monstre aquatique symbolisant le paganisme) et au célèbre ouvrage éponyme de philosophie politique du britannique Thomas Hobbes (défendant un idéal despotique du pouvoir). Traduit en 1993, le 10e roman de l’auteur de la trilogie new-yorkaise, prix Médicis étranger est dédié à l’écrivain Don DeLillo. Un roman dans la lignée de ses précédents qui reprend bon nombre de ses obsessions littéraires mais marque aussi une évolution vers une dimension politique plus marquée (à travers l’engagement terroriste de son héros notamment).

La trilogie new-yorkaise de Paul Auster/Cité de verre, Revenants et La chambre dérobée : « Rien n’est réel sauf le hasard », romans existentiels à élucider…

Refusé par 17 éditeurs: c’est ainsi que « Cité de verre » (ouvrant sa trilogie new-yorkaise), le chef d’œuvre de Paul Auster (complété par la suite de « Revenants » et « La chambre dérobée » parus en 1988) a commencé sa carrière littéraire. De quoi redonner espoir aux nombreux aspirants écrivains qui tentent désespérément de trouver éditeur à leur manuscrit ! Lorsqu’il paraît enfin, en 1985, c’est le début de la consécration pour son auteur (qui aura bien tiré « le diable par la queue » auparavant, comme il le raconte dans un essai éponyme) qui est sélectionné pour le prix Edgar Allan Poe du roman à suspense, l’une des plus importantes distinctions, et considéré comme la grande révélation littéraire de l’année.

Moon palace de Paul Auster, Odyssée urbaine et lunaire…

strong> »Moon palace » de Paul Auster, publié en 1990, fait partie de ses romans majeurs, écrits lors de sa période littéraire particulièrement fertile aux côté de « La trilogie new-yorkaise », « Le voyage d’Anna Blume » ou encore « Léviathan ». Il contient ainsi tous les thèmes et obsessions chers à l’auteur et qui constituent l’essence de son œuvre : New-York, l’errance, la solitude, la folie, les « sortilèges du hasard » (pour reprendre l’expression de Kundera), la quête d’identité, de ses origines (et plus particulièrement du père) et l’introspection.

Le fond des forêts de David Mitchell : L’Initiation de Jason Taylor

Paru en 2009, Le fond des forêts, de David Mitchell est un récit initiatique qui tranche par sa forme intimiste à tendance autobiographique. « Nous devons tous un jour ou l’autre affronter nos démons, Taylor, et pour vous, ce jour est venu. » Le fond des forêts ne contient pas, à proprement parler, d’intrigue. David …

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Les accommodements raisonnables : Jean-Paul Dubois retrouve le souffle d' »Une vie française » (chronique comparée)

Après « Hommes entre eux », relatif à l’étrangeté et « …Monsieur Tanher », roman plutôt comique, -qui m’avait laissée sur ma faim-, Jean-Paul Dubois retrouve avec Les accommodements raisonnablesun souffle romanesque virevoltant digne de son roman de 2004, le sus-nommé « Une Vie française ». Jean-Paul Dubois a écrit et déployé le grand roman que nous attendions. Et son accueil par la critique fut fort bienveillant. Frédéric Beigbeder nous avait prévenu dans sa chronique Lire d’août dernier en nous disant, que le nouveau roman de JP Dubois lui avait permis de « retrouver avec jubilation la mélancolie ordinaire de l’auteur »

« La pianiste » d’Elfriede Jelinek: Baisers, râclées et sonate en ré majeur

« La pianiste » de l’autrichienne Elfriede Jelinek sortait sur grand écran, en 2001 dans son adaptation ciné par Haneke (Grand Prix du Jury lors du Festival de Cannes 2001). L’œuvre controversée de cette chef de file de la nouvelle génération littéraire germanique dite « pop » (aux côtés de Thomas Berhnard) et prix Nobel 2004, a même été qualifié de « vile » et « immorale » par le leader de l’extrême droite autrichienne, Jörg Haider. On a alors beaucoup parlé de ses scènes à sensation dont la fameuse mutilation intime de la professeur de piano, Erika Kohut, dans sa salle de bain (qui ne représente qu’une courte scène du roman), occultant au passage, l’analyse et la tension psychologique, la souffrance abyssale, la solitude qui habitent ce roman et lient la triangulaire de ses personnages principaux.

« Appelez-moi par mon prénom » de Nina Bouraoui, Anatomie d’une rencontre amoureuse (+ extrait choisi)

Comme dans « Mes mauvaises pensées » (probablement son livre le moins réussi), Nina Bouraoui déroule, dans « Appelez-moi par mon prénom », son onzième roman, le filet serré de ses pensées en phrases, mais qui s’enchaînent ici avec fluidité et sans chapitres, pour raconter la naissance et le développement d’une passion à distance, entre une écrivain parisienne et un artiste plasticien (également lecteur admirateur) suisse de 16 ans son cadet, façon Marguerite Duras et Yann Andréa.

« Dans ma chambre » de Guillaume Dustan, La vie (homo)sexuelle de Guillaume D.

Dans ce premier roman, paru en 1996, intitulé explicitement « Dans ma chambre », (feu) Guillaume Dustan, écrivain gay revendiqué et prix de Flore 99, nous fait pénétrer dans son intimité érotique et majoritairement autobiographique. Lui-même définit cette œuvre d’autofiction comme son « autobiographie érotique sur fond de grégorien-rap, parce que quand j’écris, j’écoute Depeche Mode » (p.63). Ces confidences livrées à sa doctoresse sont les seules à illustrer son approche très personnelle de l’écriture. « Dans ma chambre » est un roman cru, direct, sur les us et coutumes, si l’on peut dire ainsi, du monde ou plutôt du ghetto gay auquel Dustan appartient dans les années 90. Sa confession intime nous dévoile une succession de scènes d’amour hard, clairement détaillées, sans affect ni recul. Une approche presque clinique et technique où le plaisir rime presque avec performance sexuelle et surtout liberté totale de « jouir sans entraves ». Avec pour background l’épidémie de sida qui décime son entourage, l’auteur-narrateur laisse apparaître au fil des pages un état psychologique plutôt désespéré et hanté par la mort.