"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

Rencontre avec Bernard Mourad, auteur de « Les actifs corporels » (2006)

bernard mouard5 Alors que Bernard Mourad a été nommé président du pôle des magazines français de Roularta (L’Express, L’Expansion, Mieux vivre votre argent…) en février 2015, retour 9 ans en arrière (eh oui déjà !) alors qu’il faisait ses débuts de romancier prometteur tout en menant en parallèle sa carrière brillante de banquier chez Morgan Stanley. Il accordait une interview à Buzz littéraire en mars 2006:
Pardessus bleu marine, costume raffiné et parapluie golf blanc, Bernard Mourad auteur de « Les actifs corporels » est fidèle à l’image (de banquier d’affaire) que l’on pourrait avoir de lui : une jeune homme chic et bien élevé (qui vous accueille avec un grand sourire même si cela fait dix minutes qu’il vous attend sous la pluie…).
A cette image lisse et sobre se superposent quelques scènes de son premier roman sombre et cynique (voir notre chonique) qui suscite l’engouement depuis sa sortie le 1er janvier 2006 aux éditions JC Lattès. Avec gentillesse et simplicité, il a accepté de répondre à toutes nos questions et satisfaire ainsi notre curiosité sur ce nouveau venu dans le paysage littéraire, bien parti pour compter ces prochaines années…

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4 idées reçues sur l’invisibilité des écrivains femmes à l’école

Déjà en 2009, j’écrivais un petit « manifeste » interrogeant la notion de « grand écrivain » et le manque de visibilité flagrant des plumes féminines, qui restent les grandes absentes des programmes scolaires et dont l’entrée dans le canon littéraire officiel reste encore bien problématique (pour ces messieurs).
La dessinatrice et blogueuse Diglee s’en ait fait l’écho récemment dans un billet qui a fait le buzz (repris notamment par Le Monde : »Où sont les femmes ? Pas dans les programmes du bac littéraire » puis Libé, « Les femmes de lettres, ces grandes oubliées des programmes« ), dénonçant le totalitarisme de la pensée masculine notamment dans le monde des lettres.

"Femmes de lettres je vous aime" (http://diglee.com/femmes-de-lettres-je-vous-aime/) « Femmes de lettres je vous aime » (http://diglee.com/femmes-de-lettres-je-vous-aime/)

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« Passion simple » d’Annie Ernaux : « Le sens de cette passion est de ne pas en avoir »

Il est de bon ton en France -et ailleurs (cf. Rachel Cusk avec « Aftermath »)- de dévaloriser, d’attaquer, d’insulter la littérature intimiste, rebaptisée par ses détracteurs « nombriliste » (et autres qualificatifs oiseux). Combien de pseudo critiques avons-nous lu, utilisant cette formule comme argument définitif pour juger de la qualité d’un livre, alors que tant de chef d’œuvre viennent les contredire… ?
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Comme si la littérature était affaire de sujet avant le style, comme s’il y avait des règles… Pour Annie Ernaux, cela a été clair dés le départ, le sujet de son œuvre ce sera Elle, sans mascarade, sans fards, sans pseudo transposition artificielle, tout juste des noms, des lieux masqués pour préserver son entourage et l’usage assumé du « je ». Elle déplore d’ailleurs à la fin de « Passion simple » : « (…) il est possible que l’obligation de répondre à des questions du genre « est-ce autobiographique ? », d’avoir à se justifier de ceci et cela, empêche toutes sortes de livres de voir le jour, sinon sous la forme romanesque où les apparences sont sauves. »

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« L’amant de Lady Chatterley » de D.H Lawrence : La revanche du phallus

D.H. Lawrence a écrit trois versions de L’amant de Lady Chatterley. Le roman connu sous ce titre en est la troisième; celle considérée comme définitive par Lawrence et qu’il fit éditer à compte d’auteur, en mars 1928, quelques mois avant sa mort. Sa méthode d’écriture est assez prodigieuse. En effet, il s’agit de trois livres bien distincts, écrits à plusieurs mois d’intervalle les uns des autres, afin de laisser mûrir son projet. Ils ont tous été ré-écrits en toute autonomie, avec une trame commune et des variations. Aucun passage n’est strictement similaire, aucun dialogue semblable. Les quatre personnages centraux du roman – Lady Chatterley et Clifford son mari, le garde-chasse (qui change de nom selon les versions) et Mrs Bolton, la garde-malade de Clifford – fluctuent aussi beaucoup (leurs nom, origine sociale -en particulier celle du garde chasse-, psychologie et leurs rapports).
Ce n’est qu’en 1960 que le livre est enfin publié en Angleterre après un procès pour obscénité des éditeurs Penguin Books (qui permit ensuite une plus grande liberté d’expression) « L’amant de Lady Chatterley », adapté au cinéma par Pascale Ferran (d’après « Lady Chatterley et l’homme des bois », César du meilleur film 2007) est une superbe ode à l’amour charnel porté par l’évocation poétique et lyrique de la campagne anglaise des Midlands. C’est aussi une réflexion sur les rapports hommes/femmes doublée d’un hommage et éloge, de la sexualité et du corps, mais aussi et surtout du phallus tout puissant et prioritaire dans la jouissance des femmes …

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La lectrice dans le train, vue par Jonathan Coe et Paul Auster (extraits « Testament à l’anglaise » et « Trilogie New-Yorkaise)

Récemment, un nouveau compte Instagram voyait le jour pour célébrer des lecteurs anonymes plongés dans leurs bouquins dans le métro New yorkais. Il y aurait semble-t-il une fascination/un fantasme littéraire pour l’inconnu(e)-jeune le plus souvent- lisant dans les moyens de transport en commun, et plus traditionnellement lectrice (l’équivalent de la passante dans la rue qui alimente autant de fantasmes littéraires !). En particulier si cette dernière lit un des ouvrages de l’auteur narcissique par définition. Même si rien ne se passe nécessairement comme prévu…
lectrice dans le train metro
C’est cette rencontre transurbaine que décrivent avec pittoresque et humour deux mythiques auteurs anglo-saxons : le londonien Jonathan Coe dans sa satire socio-politique britannique « Testament à l’anglaise » et le New-Yorkais Paul Auster dans « Cité de verre ». Extraits :

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« La place » d’Annie Ernaux : « Un jour, avec un regard fier: « Je ne t’ai jamais fait honte. »

L’écriture de « La place », 5e livre d’Annie Ernaux, prix Renaudot 1984, marque un tournant dans l’œuvre de l’auteur, tout en lui apportant une notoriété accrue. En effet, en entreprenant le portrait sensible de son père mort en 1967, l’année où elle réussissait le concours de l’agrégation de professeur de lettres, elle a aussi décidé de basculer plus franchement dans une « écriture de vérité » avec l’usage du « je », de sorte à ne pas travestir sa mémoire, déjà « pervertie » par la reconstitution littéraire.
annie ernaux ecriture la place roman1
Une rupture avec ses précédentes œuvres (comme « Les Armoires vides ») dont « l’écriture de dérision » se « plaçait du côté des dominants et creusait la distance avec ses ascendants. » De ce parti pris radical naîtra ainsi un style unique et puissant devenu sa marque de fabrique -ce qu’elle nomme « l’écriture plate », « sans affects exprimés, sans aucune complicité avec le lecteur »-, qui lui a permis de « rendre compte d’une vie soumise à la nécessité ».
Si l’exercice de l’hommage à la figure paternelle (ou maternelle) est devenu un classique de la littérature, il était clair dés le départ pour elle qu’il ne serait en rien un « La Gloire de mon père ». Mais pas non plus un règlement de compte.

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« Contes de la folie ordinaire » de Charles Bukowski : la sacro-sainte lucidité de l’homme défoncé et dépravé

Quel « concept » formidable que la « folie ordinaire » ! La folie quotidienne de tout à chacun. Cette folie que la société tente de refouler, de nier, d’éradiquer, d’écraser sous les lits ou dans les tiroirs poussiéreux des armoires…, mais qui finit toujours par déborder et rejaillir. La folie qu’on ne peut pas soigner dans les hospices ni les instituts psychatriques parce que cela reviendrait à enfermer l’humanité entière ! « Impossible de reconnaître un fou d’un homme normal dans les rues. », lance Bukowski dans l’une de ces nouvelles. La folie de nos instincts, de nos peurs, de nos angoisses, de la misère aussi… La folie de la vie, d’être né homme, « de respirer », tout simplement. C’est celle-là qu’exhume Charles Bukowski qui affirmait que seule « la peur nous rend grands » : « Elle nous fait penser, elle nous fait trembler, ça fait tourner les cellules, ha ! ha ! ha ! Qu’y a-t’-il de mieux que la peur ? » Et comment ses personnages la noient dans l’ivresse, la défonce ou le sexe à outrance… Paru en 1972 sous le titre original « Erections, ejaculations, exhibitions and general tales of ordinary madness », ce recueil de nouvelles, très dense, est l’une des pierres angulaires de l’oeuvre du mythique Beatnik, « vieux déguelasse » ou « pas grand chose » comme il se surnommait. Il fallut attendre la fin de la décennie pour pouvoir se procurer en France ce livre, sous un titre raccourci et surtout plus pudique…

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« Pas son genre » de Philippe Vilain, « La philo nourrissait mon existence quand les magazines people dévoraient la sienne. »

Le thème de la lutte des classes et du choc des cultures est devenu un classique de la littérature et du cinéma qui affectionnent particulièrement explorer ces relations amoureuses « contre-nature » entre statuts sociaux opposés : de « Pamela » de Richardson à « Jane Eyre » jusqu’à « Lady Chatterley » (qui présente l’originalité d’inverser les rôles, avec une femme aristocrate et son amant domestique).
Toutefois ces différences sociales sont surtout des différences de pouvoir économique. Plus récemment, dans une société désormais plus démocratique et égalitaire,ce sont les différences culturelles qui intéressent. « Avoir de la culture » ou pas. Et ce n’est pas forcément une question d’argent. L’œuvre la plus puissante sur le sujet est probablement le chef d’œuvre de Bacri et Jaoui, « Le goût des autres » où un chef d’entreprise dit « beauf » s’amourache d’une tragédienne classique et tente, pour l’impressionner, de s’intéresser à l’art.
"Le goût des autres" ou quand un riche entrepreneur inculte tente de plaire à une tragédienne de théâtre classique... Chef d’œuvre !
Moins connu, plus ancien et pourtant aussi excellent, La dentellière (1977), avec une Isabelle Huppert jeune fille en fleur, suit la romance puis mariage entre une apprentie coiffeuse et un étudiant de science po, avec une fin particulièrement tragique et poignante (à noter que le film était adapté d’un roman Goncourt de Pascal Lainé en 1974, aujourd’hui oublié !)
pas son genre philippe vilain roman analyse differences socio culturelles couple
C’est le même duo ou presque que choisit Philippe Vilain, pour son 7e roman (2011) en opposant le figure de la culture par excellence, le professeur (de philo) et son antithèse incarnée par la -jeune- coiffeuse, portée au cinéma en 2013 avec Emilie Duquenne dans le rôle de cette dernière (après avoir interprété en 2001 une femme de ménage dans le film éponyme qui séduit son patron, ingénieur son -Bacri- dans le film, écrivain dan le livre de Christian Oster dont il était adapté, plus optimiste sur la viabilité d’un tel couple).

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« Les belles endormies »/ « Pays de neige » de Kawabata : Voyages sensoriels au royaume du désir et de la mort

« Saisir l’impression à l’état pur », tel était l’obsession de l’écrivain japonais Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968 (il se suicide en 1972), contemporain de Borges et de Joyce, et sans doute l’écrivain japonais le plus lu et connu en Occident. Son œuvre tout entière est vouée à cette expression de l’éphémère ressenti à la vision d’un paysage, d’un visage, de la peau d’une femme ou du vol d’un papillon de nuit… A restituer cet imperceptible qui ne dure que quelques instants. Cette hyper-réalité qui rend encore plus palpable les élans indicibles des sentiments.
Ces impressions fugaces, « claires-obscures », qui font toute la richesse des nuances de l’âme humaine. Ces romans peuvent ainsi être lus comme des tableaux contrastés et épurés, des estampes dont les milliers de nuances et la profondeur, transportent le lecteur dans un monde multi-sensoriel riche et ambigu. Ces romans sont des expériences picturales sur l’amour, la mort, la beauté, la solitude… Des romans qui s’éprouvent plus qu’ils ne se lisent, et qui résonnent longtemps dans l’âme du lecteur qui en perçoit progressivement les différents niveaux et leur symbolique. « Les belles endormies » comme « Pays de neige » sont ses deux chefs d’œuvre à la poésie ensorcelante, à la fois pure, noire et sensuelle :

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