"J'ai choisi les mots comme seule arme, j'ai une confiance tout à fait illimitée en leur pouvoir."
(Michel Houellebecq)
"In the particular is contained the universal."
(James Joyce)

« Les belles endormies »/ « Pays de neige » de Kawabata : Voyages sensoriels au royaume du désir et de la mort

« Saisir l’impression à l’état pur », tel était l’obsession de l’écrivain japonais Yasunari Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968 (il se suicide en 1972), contemporain de Borges et de Joyce, et sans doute l’écrivain japonais le plus lu et connu en Occident. Son œuvre tout entière est vouée à cette expression de l’éphémère ressenti à la vision d’un paysage, d’un visage, de la peau d’une femme ou du vol d’un papillon de nuit… A restituer cet imperceptible qui ne dure que quelques instants. Cette hyper-réalité qui rend encore plus palpable les élans indicibles des sentiments.
Ces impressions fugaces, « claires-obscures », qui font toute la richesse des nuances de l’âme humaine. Ces romans peuvent ainsi être lus comme des tableaux contrastés et épurés, des estampes dont les milliers de nuances et la profondeur, transportent le lecteur dans un monde multi-sensoriel riche et ambigu. Ces romans sont des expériences picturales sur l’amour, la mort, la beauté, la solitude… Des romans qui s’éprouvent plus qu’ils ne se lisent, et qui résonnent longtemps dans l’âme du lecteur qui en perçoit progressivement les différents niveaux et leur symbolique. « Les belles endormies » comme « Pays de neige » sont ses deux chefs d’œuvre à la poésie ensorcelante, à la fois pure, noire et sensuelle :

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« Home-writing » : quand les écrivains se font décorateurs d’intérieur… (autour de Moravia, Tanizaki, Anais Nin, Sagan, Colette…)

En regardant les photos des magazines déco (ou maintenant les « planches d’inspiration » des réseaux sociaux), l’imagination vagabonde… : on peut parfois se raconter toute une histoire rien qu’à la vue d’un salon, d’une chambre ou même d’un fauteuil… Certains romanciers (à commencer par les réalistes et les victoriens du XIXe siecle qui ont peut-etre inauguré cette tendance), l’ont bien compris et décrivent avec minutie les intérieurs de leurs personnages qui reflètent leurs personnalités, enrichissent leurs psychologies, tout comme la façon dont les personnages occupent et utilisent cet espace. A l’instar du « nature-writing », on pourrait peut-être ici parler de « home-writing » ?! :-)
De l’appartement ultra-design et siglé de l’Upper East Side du glacial Patrick Bateman dans American psycho ou dans un tout autre genre les vieux châteaux venteux et inquiétants des Hauts de Hurle-Vent aux vastes cheminées et escaliers grinçants ! Ces décors jouent un rôle à part entière dans l’intrigue.

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« Demande à la poussière » de John Fante, « On n’était pas vraiment en vie ; on s’en approchait, mais on n’y arrivait jamais. »

« Chaque ligne avait son énergie propre et était suivie d’une autre de la même veine. La substance même de chaque ligne donnait à la page une forme, un sentiment de quelque chose qui était gravé. Voilà enfin un homme qui n’avait pas peur de l’émotion. L’humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. », ainsi parlait Charles Bukowski de l’écrivain qui allait influencer toute son œuvre : John Fante. De ses livres écrits « avec les tripes et le cœur ». L’expression peut paraître galvaudée mais ils sont rares finalement ceux qui y parviennent. Ceux dont on sent derrière chaque phrase, chaque mot, un battement de cœur, une veine, palpiter.

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« Stupeur et tremblements » d’Amélie Nothomb : De cadre sup’ à dame pipi, l’enfer des bureaux japonais vue par une jeune belge

Ce huitième roman (au titre emprunté à l’ancien protocole impérial nippon où l’on doit s’adresser à son supérieur avec un respect surhumain), paru en 1999, grand prix de l’Académie française, est une oeuvre charnière dans la bibliographie de la célèbre romanière belge Amélie Nothomb. Alors que jusqu’à présent elle signait des romans en forme de contes allégoriques plutôt noirs aux accents baroques voire scabreux, elle s’inspire ici de sa propre expérience pour livrer « un témoignage » qui reste bien sûr très littéraire, sur le monde du travail japonais, à l’occasion d’un stage au sein d’une méga-société d’import-export. Si le sujet reste sombre et dérangeant par la cruauté des actes décrits, le traitement lui n’avait jamais été aussi réaliste.
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« L’histoire c’est pour la mercière » : les « storytellers » vus par LF Céline

Dans une interview de 1957 donnée au journal l’Express, l’écrivain Louis Ferdinand Céline, à l’occasion de la publication de son roman « D’un château l’autre », se livrait sur l’art d’écrire, sur le style en particulier qui à ses yeux est primordial tandis que l’histoire n’occupe qu’une place mineure. Le tout avec sa verve aussi légendaire quescandaleuse !

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De la Femme, Du Féminisme, De Bénédicte Martin, de Nabilla, d’Eve et Pandora…

En mars 2014, Bénédicte Martin publiait « La femme » son 4e livre, dont la couverture faisait une nouvelle fois scandale (censuree par Apple car juge « inappropriée » sur sa plateforme numérique) 11 ans après son recueil Warm up publié en 2003 dont la couverture avait été jugée tout aussi « choquante ». Objet du courroux ? Le corps féminin, encore et toujours, éternelle entité problématique, qui ne doit pas se montrer ou « provoquer ». Un thème qui fait écho à quelques-uns des 50 chapitres de son livre où elle revendique haut et fort le droit à la féminité et à ses apparats. En novembre dernier et depuis plusieurs mois déjà, une jeune femme nommée Nabilla, attise la haine et les commentaires sexistes en tout genre. Son crime ? Outre avoir été accusée -enquête en cours- d’avoir poignardé son compagnon qui, lui, était sous l’emprise de la cocaine lors d’une dispute et peut-etre en self-défense (dans tous les cas un acte passionnel), est aussi et surtout celui de montrer (un peu trop) son corps (un peu trop) plantureux pour etre respecté. Le lynchage médiatique et publique des femmes (cf:Tristane Banon en 2011 lors de l’affaire DSK pour n’en citer qu’une), qui ne se fondent pas dans le conformisme puritain judéo-chrétien patriarchal encore si tenace, est une pratique nauséabonde courante dans notre pays…

Femme sirene, Femme poignard, Femme fatale, Femme laceree d'insultes

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« La plaisanterie » de Milan Kundera, Itinéraire d’un enfant déchu

Achevé en 1965, La plaisanterie est le premier roman de Milan Kundera alors âgé de 36 ans. Publié en Tchécoslovaquie en 1967, il coïncide avec les prémices du « printemps de Prague », tentative de libéralisation sévèrement réprimée par l’U.R.S.S. en août 1968. Parce qu’il prend pour cadre le régime de son pays, ce roman a été perçu comme un livre essentiellement politique. Ce que Kundera a démenti en le qualifiant « d’histoire d’amour », unique sentiment résistant à la désillusion de l’Histoire. Plus précisément, il apparaît comme un roman sur la trahison, la méprise entraînant la haine et l’esprit de vengeance : l’ironie du sort qui nous joue de bien cruelles plaisanteries, fausse et ruine une destinée. C’est aussi le roman d’une vie qui s’effondre, une vie dévastée, le livre d’un destin contrarié et d’un idéal qui n’a pas tenu ses promesses… Un roman qui résonne d’un rire grinçant et qui contient déjà en essence certains thèmes majeurs de l’œuvre à venir de Kundera. Il ne possède néanmoins pas la force et la richesse de « L’insoutenable légèreté de l’être » ou encore de « Risibles amours » (des nouvelles rédigées avant La plaisanterie en 1963). Sous son titre ironique, c’est l’un de ses romans les plus noirs également…

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Top 10 : Mes plus beaux livres d’amour…

Il y a quelques jours, nous fêtions la saint Valentin, l’occasion de s’attarder sur l’un des plus beaux genres littéraires, si ce n’est peut-être le premier ! : le roman d’amour (même s’il est aujourd’hui assez méprisé finalement je trouve). Le sentiment, exalté, déçu ou encore contrarié aura donné lieu aux plus belles pages de la littérature. Alors que l’an dernier je m’interrogeais sur l’écriture du roman d’amour contemporain (« Peut-on encore écrire une histoire d’amour ? »), je vais tenter aujourd’hui de dresser une petite liste des livres d’amour, d’hier et d’aujourd’hui, qui m’ont le plus marqué(e) et surtout fait rêver. Car pour moi, une « belle histoire d’amour », au sens romantique du terme, c’est d’abord l’émotion, l’intensité (sentimentale), une sorte d’enchantement qu’elle peut susciter en nous et une certaine idéalisation en filigrane.

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Les actifs corporels de Bernard Mourad : les rapports humains cotés en bourse

Près de neuf ans après la parution de son premier roman Bernard Mourad a fait bien du chemin et vient de prendre la tête du nouveau groupe média « Mag & News Co » qui regroupe notamment L’Express et Libération. A cette occasion, retour sur ses débuts de romancier en 2006… Tout a commencé par une curiosité pour ce titre prometteur et ambigü « Les actifs corporels », paru début 2006, évoquant une auscultation subtile de notre époque et de notre société. Ont suivi quelques recommandations appuyées de ci et de là. Et puis la lecture du pitch et du parcours de l’auteur : un trentenaire au profil de premier de la classe, diplômé de Science po et HEC et… banquier. Inaugurant une nouvelle vague de roman d’anticipation à la française (en évitant l’écueil de singer les classiques du genre américain), il imagine un monde terrifiant où tout a un prix y compris les humains, qui à l’instar du marché boursier, peuvent se valoriser ou se dévaluer jusqu’à leur aliénation. Entre humour satirique et inventivité parfaitement maîtrisée, le jeune auteur signe ici un premier roman à la fois glacial et captivant. Mise à jour 2007/08 : sortie en poche du roman dans la collection « J’ai lu Nouvelle génération ». Une traduction en Allemagne (sous le titre « Kauf Mich » – « Achete-moi ») est sortie l’an passé tandis que l’espagnole et la coréenne sont en cours. Son deuxième roman toujours dans une veine d' »anticipation réaliste » est sorti en avril 2008 : « Libre échange ».

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